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Quand (I, 2) Maldoror parle d’embrasser la carrière du mal, il investit un poncif du roman noir de nature à neutraliser la fameuse dualité qui, à force d’être serinée par les éducateurs chrétiens (en 1820, c’est, on peut du moins se le figurer, assez gravement qu’en use le révérend Maturin), a fini par perdre le sel comique qu’elle possédait encore dans les fantaisies et mystères du Moyen Âge. Comme si le Mal, le Bien, étaient des options où jamais ambitieux se proposa (certes sans être ému) de faire carrière ! En fait, si une concurrence sérieuse a lieu, c’est, on doit le souligner, non pas entre le bien et le mal, mais entre des conceptions rivales du bien. En campant d’entrée de jeu un masque articulant une profession de foi insensée, l’auteur prépare le terrain d’une fiction renversante ou, bien loin d’incarner le bien, le Dieu de bonté ne sera que l’adversaire de Maldoror en une lutte mélancolique où s’opposent deux conceptions rivales du Mal, celle de l’homme, cette bête fauve, et celle du Créateur, qui n’aurait pas dû engendrer une pareille vermine. En quoi Maldoror, qui les attaque l’un et l’autre – il va jusqu’à déclarer (II, 4), que sa poésie ne doit consister qu’en cela – en quoi Maldoror est-il donc mauvais, lui aussi ? Que penser d’un méchant qui combat la méchanceté ? En quoi sa méchanceté diffère-t-elle de celle des autres ? Tout simplement en ce qu’il en a la franchise : il n’est pas hypocrite, il dit ce qu’il est, il raconte ce qu’il fait (souvent à la troisième personne : Maldoror, à l’instar de Dieu, son compère éternel, opère en trois personnes, alternant agréablement le je (paternel), le tu (filial et lectoral) et le il (spirituellement ténébreux). Quant aux méfaits proprement dits de ce Grand maléfique, quels sont-ils ? Mises à part les grandes déclarations, son crime le plus barbarement détaillé est 1° un meurtre aggravé de viol et d’éviscération sur la personne d’une petite fille – ci : pédomanie sadique et assassine; 2° il a un goût particulier pour les souffrances des adolescents, qu’il termine le plus souvent en les faisant tournoyer comme une fronde et en les envoyant percuter un monument contondant – ci : pédérastie sadique, virevoltante, explosive et meurtrière, aggravée de détérioration d’édifices classés de la Ville de Paris; 3° c’est aussi un dangereux pédagogue, un logicien qui abuse de sa force – ci : détournement de mineurs; 4° il consacre ses loisirs à l’élevage des poux, et voilà pourquoi tant d’humains se grattent (affinant sa méthode, il a depuis, dit-on, popularisé le virus du sida*) – ci pollution internationale; 5° il occasionne des guerres (il le dit, du moins; comment, il nous en épargne le détail) – ci bellophilie active; 6° il exécute les naufragés faisant mine de sortir des eaux – ci aquamanie aggravée; 7° il ne respecte pas les archanges, ni la paix des églises – ci profanation de lieux sacrés; 8° il blasphème avec une suprême éloquence, mais sans jamais tomber dans la grossièreté – ci profanation du logos, destiné à louanger Dieu; 9° il copule avec une femelle de pou, puis une femelle de requin – ci bestialité insectophile et natatoire (ces deux perversions sont des plus rares; cela dit, le sujet semble plus raisonneur que voluptueux); 10° il profite de sa métamorphose en porc pour massacrer ses nouveaux frères – ci antifamilialisme incorrigible; 11° il loue les mathématiques pour des raisons étranges, non approuvées de la communauté des mathématiciens – ci détournement culturel essentiel; 12° il espionne le Créateur en vue de rapporter ses agissements non dans Voici ou dans Le Tintamarre mais dans un ouvrage spécial intitulé Les Chants de Maldoror (il va jusqu’à passer l’un de ses cheveux au microscope, ce qui confère à ce subalterne une apparence gigantesque et permet ainsi d’identifier le génotype, reconnaissable entre tous, du Tout-Puissant) – ci paparazzisme métaphysico-génétique; 13° il fait pire : il jette insidieusement le doute sur les mœurs sexuelles de son adversaire, implicitement taxé de pédérastie active ou passive (V, 5 in fine) – ci diffamation de ce Suprême ami des femmes (jamais Bernin n’imagina un mystique masculin aux yeux révulsés du jouir inhérent à la pénétration divine); enfin 14° il pratique la chasse au rhinocéros en plein Paris – ci tir sans permis de chasse en zone protégée. Liste non close. Ces différents actes, répréhensibles ou dégoûtants, mais moins variés que ceux du criminel Fantômas, ont le mérite de mettre en relief, sous l’indice du cocasse, la puérilité du Mal, puérilité d’un style qui se retrouve, par exemple, dans le film de Laughton La Nuit du Chasseur, que je vous conseille de revoir pour comparer. Il faut être un enfant pour se complaire dans les complications terreuses de la carrière du mal. La pensée adulte ne se propose que le bien d’autrui, compris et cultivé comme la condition nécessaire et suffisante du bien propre : si j’existe, je ne suis pas un autre, non?

Métaphysique
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*Le soupçon sur ce point a atteint Isidore Ducasse à travers un message lu dans L’Écho des Anagrammes, publication permanente riche en bons mots style Radio Londres (au temps où ça bardait). Ce message crypté est : SIDO RESUCE SIDA. Pour consoler de cette douteuse plaisanterie, bien digne de l’acarus sarcopte, mais signée VIH, on lit un peu plus loin : « S. S. Dieu sera Dico ». Voilà au moins une bonne nouvelle, ou je ne m’y connais pas. Prions que « S. S. » se lise « Sa Sainteté».

Judicieusement intitulé ISIDORE DUCASSE (ce qui ne va pas de soi), le fascicule consacré à notre auteur contient 1.816.214.000 lignes de 14 caractères, sans compter les blancs éventuels, que le lecteur ajoute à sa guise. Le tout forme, à raison de deux colonnes de 50 lignes par page, un volume de 18 162 140 pages. Plus pratique, le format « annuaire téléphonique » ne contient que 2 358 720 pages (à raison de 7 colonnes de 110 lignes chacune), soit 1532 volumes de 1540 pages. Lourd sur les genoux, tout de même. Autant vous dire que j’ai sauté sur la version CD-ROM.

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