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Le souci de la ponctuation est tellement inhérent au poème, si indifférent en revanche à l’ordinaire secrétaire, qu’il peut dans la vie servir de critère pour trancher entre ce qui est ou non poésie. Ce n’est pas un hasard si la décision tardive (mais si modern style) de Mallarmé, popularisée par Apollinaire et son émule Aragon, et grandement suivie depuis par toutes les plumes suiveuses, d’éliminer du poème tout signe de ponctuation sert encore, pour beaucoup, à le distinguer : « Une poésie, me disait une gamine observatrice de sept ans, c’est quand il n’y a pas de virgules ». Des virgules, ce n’est pas ce qui manque chez Lautréamont (voyez l’article Virgules). Par suite, chez Ducasse, la poésie ne manque pas non plus. Il est vrai qu’exprimée ou non, la ponctuation est inhérente au style ; mais la décision de l’afficher ou de la masquer est une décision de guerre. Masquer tous les signes de la ponctuation, c’est comme adopter l’uniforme à feuillages qui permet que, maquis pour maquis, l’on s’y perde ; c’est avouer la poésie exclue, triste, en sari, en deuil. Les afficher, c’est revendiquer la poésie comme telle, triomphante, riante, superbe et amène. « Hélas ! nous sommes maintenant arrivés dans le réel, quant à ce qui regarde la poésie, et, quoique l’on pourrait mettre un point d’exclamation à la fin de chaque phrase, ce n’est peut-être pas une raison pour s’en dispenser ! » Voilà une décision triomphale. La phrase que je viens de citer aurait une toute autre allure, et par suite un tout autre sens (poétique ou non), si elle s’achevait, non pas sur un point d’exclamation, mais sur trois points de suspension…Chacun n’ignore pas que le Kircher est un ratio qui, dans un texte, marque, avec une seule décimale après la virgule, le quotient du nombre de points d’exclamation par le nombre de points d’interrogation. Le Kircher des Chants de Maldoror vaut 2. Précisément 528/254 = 2,07 et des poussières. Un auteur qui s’exclame deux fois plus souvent qu’il n’interroge a droit à l’estime céleste. – « Je ne serais pas surpris que votre Kircher valût zéro », disais-je une fois à un pseudo-philosophe qui devant moi multipliait les interrogations. Le nigaud ne releva même pas mon estimation, sans doute déjà trop complaisante pour son dégueulis fadasse. Je signale en passant que, pour les cas gravissimes, on n’use point du Kircher, mesure positive, mais de son inverse le Cherki, qui peut prendre des valeurs entières aussi grandes qu’on veut, voire infinies ; car, circonstance incroyable, il y a des auteurs qui ne s’exclament jamais ! Le finale des Poésies, le fameux paragraphe terminateur 159 de Poésies II, a trois points pour thème, et si l’on veut bien admettre que la poésie occupait dans l’esprit du poète une place infiniment supérieure à la franc-maçonnerie, il faut en conclure que ces points-là sont bien, tout d’abord, ceux de la suspension niée. S’ils symétrisent et suppléent, comme l’écrit Lack, les *** de la modeste signature présomptive d’un qui se voulut fils de ses œuvres, voilà une thèse que je ne combattrai pas. Tout ce qui continue de s’écrire dans le prolongement des Poésies prouve à toute heure la négation de leur suspension. Il ne suffit pas, quoi qu’en disent les historiens, qu’un poète meure pour que son œuvre cesse. Si elle est génésique, c’est le point où sa plume se divise en autant de portées qu’il aura de lecteurs ponctuels.

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