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Insectes que les hommes nourrissent à leurs frais, en raison des services éminents qu’ils sont en droit d’attendre d’eux. En cette acception classique, insecte est pris comme insécable, signifiant ici qu’un poète est poète intégralement ou qu’il n’est pas – Qu’en tous cas et toutes alternatives son caractère est entier ou nul. C’est ce caractère entier qui, s’il s’affirme dès l’enfance et se maintient au-delà chez le sujet parlant, promeut chez lui la préférence envers les objets littéraires non précaires qui la satisfont et la favorisent : ce sont là poésies. Marquée au coin de la certitude, la poésie ignore les obscurités à carapace de punaise, abandonne, en littérature, à l’arrière – ou à l’avant-garde – c’est-à-dire aux comiques-troupiers – le soin d’écrire et de publier de vastes volumes illisibles, bon pour caler les meubles avec exactitude sitôt qu’on a le pris soin ménager d’en ôter le nombre de feuillets juste en trop. Encore qu’elle s’incarne à travers une méthode toute différente, la conception ducassienne du poète idéal est, au départ, homogène à celle d’Hugo: idéalement le poète est la vigie, le médium, le prophète, celui qui endosse avec grâce, comme un sac à dos plein aux as, la fonction de voir plus loin et avant les autres. Si quelqu’un est trop timide pour revendiquer ce poste, ils ne doit pas en conclure qu’il est indigne de la poésie, que celle-ci est impossible, voire in-ad-missible: s’il voit mieuze et plus loin que tout autre organe, l’œil reste un organe comme les autres; la vue passe par les yeux, mais c’est l’aspiration de tout l’organisme qu’elle satisfait, c’est tout l’homme qui voitpar les yeux. Un œil qui prétendrait ne voir qu’au bénéfice d’autres yeux serait bizarre; un poète n’écrivant que pour les poètes ne serait pas une moindre coquinerie. Nul n’est en position de s’identifier personnellement au poète idéal; les poètes s’effacent, l’idéal reste. Tous sont appelés à coopérer, par un biais quelconque, à la construction de l’idéalité poétique, image verbale de l’Absolu céans, que chacun demeure libre, aves ses organes d’éponge, de juger nunuche ou cucu. Ici l’unanimité des casquettes les plus hétéroclites concourt indispensablement à la production du Bien absolu, raison suffisante de notre présence ici. Il y a des crétins mous pour juger bizarre que, dans une anthologie prise au hasard, Roche voisine avec Barbara, Fargue avec Ferré, Rimbaud avec Allais (Henri ou Alphonse). Il y a des moralistes à trois sous pour gémir que Minou Drouet soit couchée (sur le papier, bien entendu) avec Christine de Pisan, et qu’Isidore Ducasse y gise avec Lautréamont. Comprenons qu’on ne vise pas ici un collectivisme, mot-marmite, mais une conciliation et une mise en valeur mutuelle des actions, poétiques ou non. Prenant leur sens les unes au regard des autres, chacune gardera sa spécificité. Les situationnistes ont voulu introduire une teneur poétique, détonante, dans la formation de situations concrètes; mais la matière à laquelle ils l’appliquèrent était trop lourde; l’espace interactif du World Wide Web y convient mieux. Bientôt, la toile d’araignée mondiale se ramifiant, partout la poésie remplacera la politique, qui n’aura été, comme l’a noté un poète sétois, que l’art de dissuader les gens de s’occuper de ce qui les regarde.

– C’est toi ?

– Mais non, c’est toi.

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