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Le Poète au singulier, l’article défini à la clé, pompiste pompette familier du bar des modernes d’Hugo à Ponge, n’apparaît – réactivement – chez Ducasse qu’une seule fois (I : 7):

C’est le poète qui console l’humanité!

Le singulier qui suggère de verser dans le mythe du poète unique,

« ce grand poète qui au fond est un depuis le commencement du monde»

(Proust, Contre Sainte-Beuve)

frère de celui du peintre unique avoué par Malraux au Miroir des Limbes, page huit cent trois, citant Picasso :

 « Savez-vous ce que je pense, des fois? Ça m’amuse: je suis superstitieux. Je pense que c’est toujours le même Petit Bonhomme, depuis le temps des cavernes. Il revient, comme le Juif errant. »

 énormément trompe ici. Poète ne traduit chez Ducasse qu’une exigence envers l’exercice du langage. Le mot prend des sens très divers suivant que celui qui l’emploie le revendique ou de l’appliquer à d’autres se contente. La polysémie résulte de la multiplicité des dimensions de l’espace sémantique où s’éploie ce complexe être littéraire, si alléchant pour les baffes. Il est toujours tentant pour les simplificateurs de rabattre un tel être sur une et une seule de ses dimensions, ordinairement celle où le poète visé vous a le plus crétinisé. Un indice certain d’une telle réduction est l’usage du superlatif: si Truc applique à Machin l’expression-bateau le plus grand poète du ne siècle, soyez sûr que la crétinisation de Truc par Machin a réussi, que ènne moinszune dimensions de la notion correspondante sont ignorées de Truc, qu’il confond le poète avec le concourant d’un banal plateau de boys ou de misses. La crainte de ne pas être identifié comme poète (entendez ici comme auteur d’écrits harmonieux, mais d’infime conséquence) a longtemps convaincu les moins imprudents parmi ceux qui empruntaient ce titre de composer dans des formes fixes identifiables à un mètre, même par des myopes illettrés. Cela permet de se dispenser de s’interroger sur la visée du poète, de le tenir simplement pour l’auteur de choses en *vers. – Quoi qu’on pense du «retournement» opéré par Ducasse dans l’intervalle angélique séparant les Chants des Poésies, un fait s’impose: c’est qu’il s’est, partout, affirmé poète. Par ailleurs, une fois pour toutes, il écrit en prose. Dans (VI,1), il annonce son intention de changer de *genre: de passer du genre poésie-abstraite au genre poésie-concrète (ou romanesque). Du chant VI le caractère annoncé – expérienciel, concret, analytique, et par là plus homogène à la prose que le lyrisme des «cinq premiers récits» – ne nuira pas bien sûr ici à son caractère poétique: Ducasse, sûr de sa technique, ne cesse de conquérir de nouveaux territoires à la poésie, son départ, son fief, son étendard, sa foi. – Quant aux Poésies, chacun voit bien, en ouvrant la brochure, que ce sont «prosaïques morceaux» et non vers tels qu’on s’y attend chez les lecteurs, dormeurs avalés sitôt que nés, des *Leconte, *Coppée, *Gautier, *Baudelaire et autres succès d’année. Nul renversement de situation là. – Nul mystère même: le VIe chant est bien le «petit roman» annoncé « de trente pages » pile, premier d’une suite qui, on le sait, cessera dès son premier toril, cela pour des raisons éditoriales non prévues de l’auteur (d’un éditeur, aujourd’hui comme hier, impossible de surestimer la lâcheté) ; mais ce petit trentin-là suffisait pour conquérir l’aire du roman à la poésie ducassienne, et Ducasse n’avait pas le temps de raffiner dans le paginable. Le sentiment de remarquable stupéfaction ne doit pas naître des options originales, mais claires, d’Isidore Ducasse concernant les modalités des rapports entre sa poésie prosaïque (à l’antipode d’une prose poétique) et les différents lieux où il l’inscrit; indexé, ce sentiment signale seulement l’espèce de hantise dont l’auteur berce, somnambuliquement, le lecteur en nourrissant, carotte alléchante, le mythe d’un fabuleux secret à découvrir ou mystère à percer – peut-être de nature métaphysique? policière? morale? – là où il – ça ne se saura que bien après, quand l’auteur aura opéré et péri (clé sous la porte) – s’agit d’un secret de fabrication, propre à fixer au premier chef les sincères amateurs de la littérature et eux seuls. Le poète qui se sait reste énigme. La merveille est que, s’il respecte itou le lecteur, il n’en est que plus clair. La pensée ne tarde pas à reprendre sa limpidité (II : 35) ; alors elle scande, en souriant, le refrain de la très-poétique chanson Qui t’a fait poète?

Elle me fait poète
Poète
Je lui fais Poète
Poète
On se fait poètes
Poètes
Et puis Saillet !

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