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Poésie s’entend d’une variation sur une thèse donnée – variation présentant la particularité de produire une vibration intellectuelle inaccoutumée, qui laisse le lecteur incertain sur ce qu’il doit penser de ce que l’auteur, s’il a lieu, sous-entend – voire même s’il existe (c’est peut-être une machine, un logiciel subtil, qui se trouve à la source de telles propositions alambiquées). Par le caractère explicite de la critique qui s’y articule, les Poésies opèrent un partage, qui se veut des plus nets, entre ce qui est « bon » pour la poésie et ce qui est « mauvais » pour elle – la bonté de la poésie allant, bien entendu, de soi pour le poète. Cette volonté de clarté produit une critique très souvent nominale, procédant par personnalités. (Dans Critique de la Philosophie du droit de Hegel, Marx écrit: «La théorie est capable de pénétrer les masses dès qu’elle fait des démonstrations ad hominem et elle fait des démonstrations ad hominem dès qu’elle devient radicale.») À travers ce partage des bons et des mauvais littérateurs, le déséquilibre numérique entre ces deux catégories saute aux yeux: Isidore Ducasse a de la peine à découvrir des poètes de la bonté desquels il puisse se soutenir ou se porter garant. Pis: les rares auteurs nommés incidemment comme valeureux dans un premier temps, ont tendance, ensuite, comme d’eux-mêmes, à reculer vers le cercle des disqualifiés. Il existe ainsi dans les Poésies une évolution sensible dans le sens d’une sévérité accrue envers tous les poètes du passé. Corneille, distingué (I:15) parce que, s’il décrit les passions, c’est pour les soumettre à une haute moralité, nommé (II:37) avec Racine parce que tous deux auraient été capables de composer les ouvrages de Descartes, de Malebranche, de Bacon, encore évoqué (II:38) comme un auteur dont les mélodrames proclament le devoir, n’est plus (II: 88) qu’un pauvre tiqueur flanquant, toujours avec Racine, l’auteur de La Grève des Forgerons. C’est la logique de son propos anti-personnel qui incline Ducasse, mineur tenace, à cette évolution. C’est ce qui l’amène à envisager, comme une nouveauté dont le besoin se fait sentir, une poésie d’une espèce peut-être radicalement nouvelle, assez en tous cas pour viser, du haut de sa virtualité, comme déficient presque tout ce qui s’est produit auparavant au titre de la poésie. Et c’est la conscience qu’il s’agit là d’une «entreprise» qui détone par un parti extrême, où le faire et l’intention sont soudés à la base, qui lui fait adopter le titre tout simple de Poésies pour chapeauter une liste de propositions qu’un auteur moins entreprenant se fût contenté de titrer Prolégomènes à une poésie future ou Conseils à un jeune poète. Tenir ce titre pour inconvenant, c’est montrer qu’on n’admet, ne partage ni ne perçoit le projet littéraire d’Isidore Ducasse. Que lui-même, à son propre dire, ne l’ait pas compris absolument (je me surprends à couver le vif regret de ne pas probablement pouvoir vivre assez longtemps pour vous bien expliquer ce que je n’ai pas la prétention de comprendre moi-même...) doit encourager celui qui, sous l’éclairage de quinze décennies additionnées, en éprouve la cohérence, à développer tout ce qu’il en saisit.

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