Étiquettes

, , , , , , , ,

Premier fascicule non paru de la publication permanente entreprise par Isidore Ducasse en 1870. Par la voie normale d’une conséquence arithmétique plausible, le lecteur conclura lui-même, sans que cet article s’en mêle, que les fascicules ultérieurs ne parurent pas davantage. On peut penser légitimement que Poésies III fut entièrement formé entre juin et novembre 1870, voire en partie auparavant, et que les matériaux de deux ou trois fascicules supplémentaires avaient été réunis par l’auteur. Les considérations qui remontent à l’article Poésies I, tendant à prouver que Poésies III devait comporter 259 alinéas numérotés (et non pas 258, ni 260) suivent immédiatement 1° du goût certain d’Isidore Ducasse pour l’arithmétique, 2° de son assertion excellente concernant la géométrisation de la poésie progressive, et 3° de son goût pour les plaisanteries feutrées, associées à des appareils anté-pataphysiques tendus avec la discrétion d’un piège à rats sous la paille, tandis que le lecteur futile, sidéré, persiste stupidement à se demander si l’auteur plaisante ou non. Sans emporter sûrement le morceau, ce faisceau ou plutôt ce tripode de présomptions musclées ne peut manquer de séduire un intellect haletant, avide d’algorithmes sans bogues autant que de poésie adulte. Ce calcul évident n’a, cela m’étonne, vraiment (mais néanmoins ne me surprend pas), été exhibé ni par Léon Bloy, ni par Marcelin Pleynet, – pourtant tous deux si passionnés d’altitudes programmatiques et de prose nombrée – mais seulement par moi-même, ici-même (je m’aime). Instant solennel. (Un silence épouvantable retentit.) Par ailleurs, si nous pensons à la beauté de cette progression géométrique, comment ne pas penser qu’à l’instar de son pair et contemporain Nietzsche, lui-même reflétant Hegel, l’auteur ne l’ait pas voulu exhiber en tête de chacun de ses paragraphes comptés? Puis, quant à la longueur moyenne des paragraphes ainsi numérotés, il suit rapidement de cet accroissement de leur nombre qu’elle devait décroître assez vite d’une manière sensible. Quoi qu’il en soit, on sait que la publication avorta. Les circonstances du siège de Paris, et le peu d’argent dont disposait alors l’auteur, obligé de financer lui-même l’entreprise dont il était le gérant, expliquent suffisamment cet arrêt soudain. Les Parisiens, plus occupés à cuisiner leur rat qu’à réfléchir à la philosophie d’une conception nouvelle, plus ample, plus large, plus amicale, plus conviviale, plus généreuse, et surtout plus pratiquable, de la poésie, infiniment plus compréhensive que tout ce qui s’était esquissé auparavant, ne durent pas même s’apercevoir de cette publication binaire, marquée au coin de la *modestie, qui ne devait pas d’abord être comprise, et dont la clé ne serait élucidée, avec toute la clarté souhaitable, et tous les *développements exigés par une décompression ferme, que par le biais d’une intelligence homogène. Le signataire des Poésies décéda sans phrase le 24 novembre 1870, au petit matin, 216 = 6³ années, nuit d’extase pour nuit d’extase, après la nuit pascalienne (24/11/1654). Mais, ne pleure pas, ô lecteur non encore extasié, désespéré par cette carence inopinée, à laquelle il n’y avait pas lieu de s’attendre si tôt, de la part d’un si jeune homme, que sa passion des mathématiques, et son amour des chiffres ronds, conduisirent, sans peut-être même qu’il s’en rendît un compte exact, à décéder à l’heure où il atteignait l’âge, déjà respectable, mais insuffisant pour mériter le titre de vieillard, de *9000 jours. Il nous a laissés ses algorithmes, et dès lors il nous suffit de les appliquer à toute littérature qui nous heurte, nous assomme ou nous blesse pour quelque raison sirupeuse, sinueuse, malversative, ignoble, insaisissable, excusable, punissable, volontaire ou involontaire, que ce soit. Pour illustrer d’un exemple indiscutable ce que je viens d’avancer, voici une telle *application. Je tiens à la disposition des lecteurs du présent article autant de volumes, de quelque dimension que ce soit inférieure à 500 (car, les journées n’ont que vingt-quatre heures, et j’en dors au moins quatre) qui leur plaira, et je m’engage en outre, si le temps le permet, si Elohim l’admet, et si la demande m’en est faite d’une plume à la fois alerte, courtoise, aimable et sérieuse, dans le cadre d’une lettre redirigée à mon adresse. Mais, je suis tranquille: les algorithmes étant répandus, faciles à saisir et à appliquer soi-même, surtout si l’on dispose d’un micro-ordinateur, chacun pourra bientôt en faire autant, et il est à craindre, ou plutôt à attendre et souhaiter, que toute la planète *Internet bruisse bientôt de milliards de milliards de poésies ducassiennes, sans qu’il y ait lieu de leur accoster nul nom d’auteur. La légende douloureuse finit. L’ère de la poésie universelle et comprise commence. L’erreur n’aura plus de place, bientôt, qu’entre les guillemets de la correction. Rien ne peut plus arrêter les progrès de l’intelligence. Elle saturera l’atmosphère intellectuelle de la planète terre, et l’humanité, enfin, n’aura plus à rougir de paraître parmi les autres intelligences hantant les ciels voisins, à commencer par les petits hommes verts, si discrets, mais perspicaces, tapis dans les entrailles de la planète rouge. L’application qui suit a valeur d’illustration. Je tire prétexte, pour la raison qui saute aux yeux, d’une page qui, sans aucun doute possible, fut incidemment traitée par Isidore Ducasse en personne. Elle est de Sand. Dans la préface qu’elle adjoint en 1842 à son roman Lélia, Sand aborde la problématique endo-thérapeutique qui sera celle des Poésies dans les termes suivants:

Le doute et le désespoir sont de grandes maladies que la race humaine doit subir pour accomplir son progrès religieux. Le doute est un droit sacré, imprescriptible de la conscience humaine qui examine pour rejeter ou adopter sa croyance. Le désespoir en est la crise fatale, le paroxysme redoutable. Mais, mon Dieu! ce désespoir est une grande chose! Il est le plus ardent appel de l’âme vers vous, il est le plus irrécusable témoignage de votre existence en nous et de votre amour pour nous, puisque nous ne pouvons perdre la certitude de cette existence et le sentiment de cet amour sans tomber aussitôt dans une nuit affreuse, pleine de terreurs et d’angoisses mortelles. Je n’hésite pas à le croire, la Divinité a de paternelles sollicitudes pour ceux qui, loin de la nier dans l’enivrement du vice, la pleurent dans l’horreur de la solitude; et si elle se voile à jamais aux yeux de ceux qui la discutent avec une froide impudence, elle est bien près de se révéler à ceux qui la cherchent dans les larmes. Dans le bizarre et magnifique poème des Dziady, le Konrad de Miçkiewicz est soutenu par les anges au moment où il se roule dans la poussière en applaudissant le Dieu qui l’abandonne, et le Manfred de Byron refuse à l’esprit du mal cette âme que le démon a si longtemps torturée, mais qui lui échappe à l’heure de la mort. Reconnaissons donc que nous n’avons pas le droit de reprendre et de transformer, par un lâche replâtrage, les hérésies sociales ou religieuses que nous avons émises. Si reconnaître une erreur passée et confesser une foi nouvelle est un devoir, nier cette erreur ou la dissimuler pour rattacher gauchement les parties disloquées de l’édifice de sa vie, est une sorte d’apostasie non moins coupable, et plus digne de mépris que les autres. La vérité ne peut pas changer de temple et d’autel suivant le caprice ou l’intérêt des hommes; si les hommes se trompent, qu’ils avouent leur égarement; mais qu’ils ne fassent point à la déesse nue l’outrage de la revêtir du manteau rapiécé qu’ils ont traîné par le chemin.

Ce texte appelle une élucidation, puis une transformation. Au terme d’une petite heure de manipulations, on peut obtenir (en y mettant un peu du sien, bien entendu: il faut connaître sa langue) ces extraits de Poésies III, où le lecteur pourra identifier quelques éléments déjà présents dans Poésies II:

Le doute, le désespoir sont deux maladies rémissibles.

Le doute est le contraire d’un droit. Le désespoir en est la crise non fatale, le paroxysme peu redoutable.

Le désespoir est une chose infime. C’est le moins ardent appel de l’âme vers Elohim, le plus récusable soupçon de l’inexistence de celui-ci en notre sein, la plus faible marque de l’amour qu’il nous voue. Elle est encore positive.

Nous pouvons acquérir la certitude de l’existence d’Elohim, la raison de sa non indifférence. Nous parvenons à la clarté.

Elohim a des sollicitudes pour ceux qui, loin de nier son existence dans l’enivrement des vices, savent cette existence non illusoire, sourient.

L’existence d’Elohim se dévoile aux yeux de ceux qui ne la discutent pas, mieux qu’à ceux de ceux qui la discutent. Elle est tout près de se révéler à ceux qui ne la cherchent pas, pourvu qu’ils s’abstiennent d’y mélanger les larmes.

Le Konrad de Miçkiewicz, soutenu par les anges au moment où il se roule dans la poussière, applaudissant Elohim sous prétexte qu’il s’en croit abandonné; le Manfred de Byron, frustrant injustement, à l’heure de la mort, l’esprit du mal d’une âme que le Malin guignait depuis longtemps, sont deux exemples pénibles. Le premier illustre la cacophonie des sentiments. Le second marque le danger des contrats hâtifs. Il faut réfléchir, avant de signer.

En cours de route, la pensée bute sur des hérésies sociales, religieuses. Une discutable littérature en résulte. Par une réforme poétiquement hardie, nous avons le devoir de la reprendre, de la transformer.

Reconnaître une erreur passée, confesser une foi nouvelle est une erreur seconde, qui prolonge la première. Nier cette erreur, la dissimuler pour rattacher habilement les parties disloquées de l’édifice de la vie, illustre une philosophie plus entière, plus digne d’estime assurément, que la première.

La vérité ne s’accommode jamais longtemps d’un temple, d’un autel. Elle émigre selon les lois ordinaires de la migration des intérêts des hommes. C’est heureux.

Si un homme se trompe, qu’il cache cet égarement. Ce sera plus digne.

La vérité souffre de ce qu’un fantoche y surajoute. Faisons à la déesse nue l’hommage de ne pas la couvrir d’oripeaux. Nue, elle reste désirable. Fagotée, elle repousse.

 

Les principes d’une transformation de ce type sont de deux ordres. Les premiers, d’ordre syntaxique, sont soit énoncés clairement par Ducasse (par exemple: éliminer les adjectifs), soit clairement illustrés par lui (éliminer les conjonctions inutiles, segmenter les phrases complexes…); cette dualité correspond à l’opposition que l’informaticien trace entre définitions prescriptives et définitions déclaratives. Avant de segmenter les phrases complexes en leurs éléments, le lecteur se figurait comprendre le texte, parce qu’il en comprenait les mots, les liaisons, les images, le « sens » – c’est-à-dire ici le mouvement – général. Il comprenait en fait d’une manière incertaine, insuffisante. Il marchait, c’est-à-dire qu’il accompagnait le mouvement. En fait, lorsque j’ai isolé ce texte sur mon écran pour en commencer un traitement, c’est seulement parce qu’il me paraissait touffu, que je me demandais: que dit Sand au juste ? Où est l’erreur ? (Je pensais bien qu’il y avait de l’erreur.) Je n’avais pas encore en tête de le transformer. – Or que voit-on? – Qu’en détachant les propositions (sans encore en inverser le sens), on est vite agacé par la fréquence des négations, l’esprit amer, défaitiste, langoureux, les larmes, etc. Le lecteur qui dispose d’un traitement d’un texte trouve que la balance des phrases est meilleure s’il remplace certaines affirmations par les négations correspondantes; réciproquement (autre prescription connue du Dr D.; mais qui l’applique?). Il ne se contente pas de le prescrire, il le fait hardiment (sans craindre les *litotes). Cela suggère d’écrire un algorithme qui, appliqué à un texte donné, ferait ce travail. Mais cela aurait peu d’utilité directe, et présenterait l’inconvénient d’empêcher chacun de se pénétrer, par la pratique, de l’esprit qu’il faut, positiviste ou plutôt néopositiviste (soixante ans avant l’école de Vienne).

Un caractère répandu dans les textes à corriger et qui vaut d’être relevé, c’est leur continuité d’eau coulant du robinet. Ce caractère coulant du style, dénoncé par Baudelaire chez Sand, se retrouve chez des auteurs moins sentimentaux, par exemple chez Sartre. Voici un exemple tiré de L’Idiot de la Famille III, p. 631-2):

Le Mal (écrit Sartre) est par essence intentionnel: si les hommes le sécrètent sans cesse et sans intention, il faut qu’ils se maintiennent en état de distraction permanente, d’étourdissement de façon que la sentence des choses sur les personnes – ce que j’appelle ailleurs le pratico-inerte – se fasse intérioriser par eux, donc intentionnaliser en l’absence de tout sujet; il faut que le Mal leur advienne et précisément comme le sens pratique de l’ordre établi, c’est-à-dire le désordre maintenu pur la violence; il faut que ce sens infini et profond, qui sans eux n’existerait pas mais qui, en chacun d’eux, demeure impensable, irréalisable du simple fait de la finitude humaine, devienne la règle de leurs actions ou si l’on veut, des relations humaines tandis que le divertissement systématique produit en eux une fausse conscience – soutenue par la mauvaise foi, d’autant plus facilement que le Mal comme sens d’une société est un «irréalisable» – qui présente l’aliénation au désordre comme une fascination par l’ordre et l’intention maligne de traiter les hommes en choses comme le devoir impérieux de conserver – au prix même de sacrifices humains – les structures présentes de la communauté.

Voici la correction que j’en donne:

Le mal est par essence inintentionnel. Pour le guérir, le premier pas est de lui prêter l’intention dont il manque. Les hommes ne s’y abandonnent que parce qu’ils sont distraits, étourdis: alors la pensée ne prononce pas la sentence de la conscience sur les choses; cette sentence reste implicite,c’est-à-dire sans intention, ni objet. Le mal n’a d’autre source que cet absentéisme de la pensée. Pour que le mal devienne pensable, irréalisable du simple fait de la conscience humaine, que le bien devienne la règle des actions, des relations, il faut et il suffit que la pensée systématique jette sur tout une lumière efficace. La bonne foi la soutient d’autant plus aisément que le bien, objet de la société, est heureux de s’afficher comme tel: la conquête de l’organisation, il la prouve conquérante; l’utilité de traiter les hommes en frères, il la démontre utile.

La pratique, indispensable, de ce type de corrections, peut seule faire sentir quelle étroite liaison existe entre les corrections de style et celles de sens. Sartre n’a jamais accepté de se laisser instruire par l’écriture; cela lui fait juger qu’en déversant un tombereau de prose précipitée, il délivre la teneur de son message, auquel les amateurs de beau style remédieront s’ils veulent (voir ce qu’il confie à propos de la rédaction de la Critique de la raison dialectique). Il croit que le style se surajoute à la pensée. Il ne saisit pas qu’en affinant la formule, on affine la pensée, ce qui en maints cas conduit à inverser le sens, lequel tend souvent à se présenter spontanément sous forme inversée. Pour corriger cela, la bonne méthode n’est pas de «penser contre soi», comme le croit Sartre, c’est de raffiner l’exactitude des formules, de ne pas se contenter d’approximations syntaxiques, de s’avancer dans la direction de la mathématique. Tout ce qu’il faut pour comprendre le Dr D., c’est saisir sa méthode et l’essayer. C’est ce qu’il souhaite, car il déteste par dessus tout être cru sur parole. Tel est le principe initiateur de la nouvelle science. Il est bon. Inutile désormais de chercher l’original effectif de Poésies III. Cette recherche l’assimilerait anticipativement à tel texte sacré de Qumran ou d’ailleurs que les alizés ont raison d’emporter quand l’occasion s’en présente: une telle érudition, trou d’autruche, sert à oublier ses semblables, dissuade de les traiter en frères. Isidore Ducasse n’est pas un simple auteur qui se donnerait à lire, à comprendre, à oublier. C’est l’inaugurateur d’un processus de désintoxication générale du sens, procédure formelle à cible sémantique, et dont l’effet métabolique sur le lecteur ne tarde pas à se faire sentir. Le sens se nettoie, les proportions souhaitables dans la formule leucocytaire neutros / lymphos / eosinos / basos sont rétablies, le patient devient joyeux, il s’intéresse à la forme de son infirmière, il la loue, admire ses yeux émouvants (qu’on se rappelle que c’est de la poésie que je parle). Il se sépare de cette tristesse de Terre-Neuve qui fait tomber, comme tombent des mains les opuscules du moitrinaire, les sourcils épais et les traits mous d’un mastodonte RPR futur candidat à des élections présidentielles prématurément caduques. Il se redresse. Il rit. – « Encore de la poésie !» (Il en demande davantage.) Si, finalement, le texte de Sand, qui peut sembler assez beau quand on le découvre, s’avère dans un deuxième temps simplement *prometteur, pour enfin, dans le troisième, où il aura conduit, 150 ans après l’émission primitive du texte (il n’est jamais trop tard pour corriger un texte prometteur; peut-être y a-t-il des corrections plus urgentes; mais celle-ci a du moins la grâce de révéler au ducassien attentif un exemple démonstratif) un bon lecteur à s’atteler au travail charitable de sa correction; et si, au terme de la procédure, il s’avère que le texte d’origine n’est plus qu’un brouillon jetable du résultat construit (il a tenu sa promesse), ce n’est pas parce que Sand pensait mal; c’est parce qu’elle s’est contentée d’un premier jet facile. La facilité, si elle n’est qu’un don, est un désastre. On s’habitue à ne pas travailler, à se contenter de ce qui se présente. On ne voit plus ses fautes. On est encouragé à persister dans cette ornière par les naïfs qui vous achètent. L’esprit de réflexion, de correction, se perd. Si Sand eût procédé à la segmentation syntaxique de ses phrases trop longues, elle aurait, en observant le résultat sémantique de cette division, vu comme moi, comme vous, comme le premier venu qui se livre à cette opération, que le principe du mal dont elle gémit s’est infiltré dans la structure de la phrase, plus exactement dans la lâcheté, comparable à celle d’une robe trop ample, du mouvement de celle-ci. Cette critique comparatiste de la robe atteint, ne le nions pas, le *pantalon. Si le pantalon de George Sand eût été moins lâche, si elle eût revêtu une véritable culotte, ou si plus simplement elle fût restée jambe nues, son sens de la phrase aurait changé. Sa littérature serait devenue meilleure. Mais, comme tout vient à son heure, ce n’est pas une thérapeutique par le vêtement qu’entreprend Isidore Ducasse (il la suggère seulement); c’est, suivant le principe de la légendaire réforme de la Chine, une amélioration de l’homme par une correction des formes de son langage ordinaire. – Où donc était l’erreur dans cette prose facile? – L’erreur n’est pas quelque part, voilà la difficulté. Nous sommes en présence d’une erreur délocalisée (entendez répartie sur toute la surface du texte). Il est d’autant plus difficile de l’en séparer. Or ce texte le mérite, car il contient beaucoup de bon. Là où un Baudelaire se fût contenté de traiter George Sand d’auteur au style coulant, de vache folle ou de chopinette, pour jeter le texte et son auteur aux dogues, le bon Dr D., judicieux pédagogue, plus compréhensif, plus tolérant, mais surtout infiniment plus intelligent que le carnassier maléfique et floral fier d’arborer dans sa gibecière des tronçons cuisinables de cuisses de *Vénus hottentote, fait mieux: il entreprend d’inventer une méthode automatique de rétablissement des textes. Là où, le mal étant constaté, d’autres jugeaient le cas désespéré, le bon Dr D. nous a permis, en moins d’une heure, de mettre sur pieds un petit texte agile, pimpant, gai, intelligible, roboratif et vrai, plus tonique que tant de plaintes futiles. L’admirable dans ce retraitement ducassien des textes, c’est que l’inventeur opérait sans ordinateur (comptons que la plume de pygargue, instrument non moins archaïque que celle d’oie, n’est évoquée qu’à titre poétique, mais le porte-plume, producteur de crampe, était presque aussi pénible à manier sur de longues distances). Ainsi Pascal, bien avant l’invention des algorithmes du calcul intégral, effectua, à propos de la roulette, courbe remarquable, en français, l’intégration voulue. Voilà ce que permet une langue claire, utilisée par un mathématicien lucide; cela marque que la clarté française n’est pas un vain mot. Henri Meschonnic ne fera jamais, au grand jamais, une intégration en français. Il n’est pas assez bon mathématicien, mais surtout il est trop mauvais écrivain. S’il suffit d’être attentif pour saisir aujourd’hui la nature de l’entreprise ducassienne, les intentions thérapeutiques que se donne le Dr D., et les moyens de sa complète réussite intellectuelle (la sociale attendrait), c’est que nous jouissons, grâce à la micro-informatique, d’instruments d’écriture qui nous permettent de faire aujourd’hui avec délice ce que, voici peu, nous faisions encore avec peine, quand nous le faisions! c’est-à-dire très rarement. Si Isidore Ducasse est le maître, et nous ses élèves reconnaissants, c’est qu’avant nous, dans un contexte culturel et technique qui nous paraîtrait désastreux si quelque fantaisie rétrograde des temps nous y propulsait, Isidore Ducasse sut penser, opérer, rédiger, comme si l’informatique eût existé. Quiconque a rédigé un programme sait la rigueur, l’analyse, que cela exige. Pareille discipline ne pouvait, au temps de Ducasse, guère s’acquérir que par une pratique mathématique, tenue en général pour inutile aux non-spécialistes. Or, dès la strophe des *mathématiques, Lautréamont avait déjà, sur un mode lyrique extérieur, bien marqué la nature morale de l’influence virtuellement bénéfique des mathématiques. L’*homme contre qui les mathématiques servent à lutter, c’est, en clair, le vieil homme, ce Cro-Magnon lassant qui persiste à agir, à penser, à s’exprimer comme si l’informatique, la cybernétique ou toute autre discipline éduquant à analyser, à détacher les uns des autres les éléments de sens, n’étaient point. Cinquante ans après Isidore Ducasse, Wittgenstein lancera, sur une base extra-littéraire cette fois – logico-philosophique (comme s’adjective son traité) – l’idée d’une amélioration quasi-thérapeutique de l’esprit au moyen d’une analyse précise du discours. L’entreprise de Freud, issue du cadre psychiatrique, participe du même projet; c’est encore une sorte de cure par la parole; mais il y a trop d’argent sale à blanchir dans cette histoire: voilà le hic. L’entreprise de Korzybski (qui charma Vian) procède, elle, du sein de la linguistique même. C’est toujours la santé qu’on vise, seulement par des pratiques qui se distinguent non seulement dans leurs sources, mais surtout par le peu de cas qui s’y fait de la nécessité impérative et depuis peu physiologiquement calculée du *rire (17 minutes par jour selon les hilarologues les plus *sérieux). Un livre qui m’inflige de ne pas rire est mauvais. Il est grave. Il n’est pas sérieux. Aux chiens, monstre feuillu qui n’aurait jamais dû paraître ! À la niche, monstre insensible! Au feu, littérature sans sel qui assassine en vain les arbres ! – Pour revenir à la transformation du texte sandien, j’ai respecté l’ordre qu’il était le sien. Comme il a sa continuité, il la communique à son transformé. C’est ici qu’une deuxième notation ducassienne entre en considération. Ducasse, ayant noté (dans différents endroits, et déjà dans les Chants; mais j’imagine qu’il avait déjà dû, comme tout un chacun, en endurer dès le premier moment de sa scolarité souffrante le caractère envoûtant, dormitif, ou plutôt somnifère, crétinifère, assommant, à travers la continuité des discours, non nécessairement distributifs, ironiquement baptisés cours – ironiquement, car un cours est toujours trop long – de tout un régiment de professeurs ennuyeux), Ducasse, dis-je, ayant noté cette conséquence fâcheuse d’un discours qui ne sait pas s’interrompre, en se cadençant de virgules à la hache et d’opportunes parenthèses sidérantes, ouvrant soudain des perspectives à sauter en l’air, mais qui coule, au contraire, comme un fluide incessant, comme issu de l’éjaculation lente, incessante, du court robinet sandien, Ducasse connut la nécessité d’une forme irrégulière. Il la réalisa dans l’heure: ce sont Poésies II. Si, y dit-il mot pour mot, mes pensées sont justes, la première venue sera la conséquence des autres. C’est le véritable ordre. Il marque mon objet par le désordre calligraphique. Je ferais trop de déshonneur à mon sujet, si je ne le traitais pas avec ordre. Je veux montrer qu’il en est capable. Cet ordre rompu, irrégulier, est véritable en tant qu’il permet au lecteur d’en assurer, pour ce qui le regarde, l’exactitude. Pour qui sait lire, le véritable n’est pas le vrai, si souvent assassin, mais seulement la vérité virtuelle, qui laisse sa place au moment de l’intervention du lecteur, encore une fois ici pris par la main, traité en frère. Par conséquent, si Ducasse eût proposé à notre attention le petit texte de 13 paragraphes égrené ci-dessus, il en eût mesuré avec soupçon la continuité. Cette continuité, qu’en eût-il fait? Il l’eût cassée. Comment? En redistribuant, plus ou moins à l’aventure, ces treize segments dérivés, entre quelques autres résultats du même genre obtenus à partir d’un ou plusieurs textes par ailleurs corrigés. Ainsi s’obtient une mosaïque intrigante (ni plus ni moins que Poésies II), sémantiquement vivifiante en tant qu’elle incite, non pas à dormir, conséquence prochaine de toute lecture de thèse et généralement d’articles où un professeur nous inflige l’effet de son propre sentiment de la continuité, sans y insérer nulle part les agréments interstitiels de prétextes à un rire strident; mais, à chercher le fil raisonnable qui – loin d’être donné à l’instar de l’habituel cordon fixé à l’anneau-au-nez percingué au pif du lecteur trop tolérant par la pointe sanguinaire de tout auteur non strictement ducassien – s’impose à lui comme l’objet problématique de la compréhension de l’ensemble des propositions soumises à son interprétation. Cette fixation d’anneau au nez avait reçu naguère chez Lautréamont le nom de *crétinisation.

– Tiens! Je la trouve mauvaise! Je ne vois plus le texte de George Sand! Qu’est-il devenu ?

– La perfection rejette les preuves de la métamorphose. Je l’ai mangé.

– Il était bon ?

– Excellent. Son transformé le prouve.

Advertisements