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Second fascicule paru de la publication permanente entreprise par Isidore Ducasse en 1870. Il fut diffusé en juin (le dépôt légal date du 14). On le trouvait, chez l’imprimeur, à la librairie *Gabrie, passage Verdeau, 25. Son texte compte quelque 41.000 signes, soit environ 24 pages de 1700 signes correspondant aux 16 pages paginées de 1 à 16 dans la typographie serrée de l’édition princeps. Ce second texte, une fois et demie plus long que Poésies I, implique, soit sous forme prescriptive, soit sous forme déclarative (il appartient au lecteur d’ajouter ici l’épithète « implicite »), plus d’algorithmes qu’aucun poète n’en avait jamais donnés pour former de bons textes à partir de textes inaboutis, mais *prometteurs. On pourrait, superficiellement, en rattacher le propos – cf. (II:65 – Lorsqu’un prédécesseur…) – au vague impératif mallarméen «donner un sens plus pur au mots de la tribu»; cependant, jamais Ducasse ne l’eût formulé en ces termes inadéquats car

  1. la pureté ne fait pas partie de son vocabulaire;
  2. il préfère faire, signifier, exemplifier que rêver;
  3. le souci de la forme n’est pas pour lui prétexte à se désintéresser de la *morale: il s’intéresse plus aux phrases, à leur sens, à leur mode d’intervention, qu’aux mots;
  4. il ne partage pas de l’humanité la conception tribale.

Le choix de *Pascal comme première base de *corrections s’imposait en tant que ses Pensées sont, dans l’histoire des lettres françaises, la première publication solennelle d’un ensemble de brouillons. C’est par définition qu’ils sont inaboutis; en particulier, leur *ordre n’est pas arrêté, ce qui implique que le lecteur navigue dans l’espace de leurs substitutions. Par ailleurs, compte tenu de la qualité spéciale du *génie de Pascal et des affinités que Ducasse s’y est trouvé assez tôt, ces fragments devaient nécessairement apparaître *prometteurs à ses yeux. Les résultats qu’il obtient à partir de 33 d’entre eux ne sont pas les meilleurs possibles, mais n’importe: il suffisait de baliser la voie, de prendre date. La timidité des poètes subséquents, leur égoïsme, leur paresse, leur insuffisance générale, leur préférence pour les jeux sans portée morale, leur génie de troisième ordre, leur égarement dans le méandre idéologique, leur incompréhension d’un projet dont l’ampleur déborde largement la circonscription de la littérature, atteint l’idée de l’univers, sont quelques unes des raisons (au choix) pour lesquelles nul n’a repris la plume que les doigts d’Isidore Ducasse avait déposée, avec l’ambition de lui succéder modestement, en parallèle avec *tous ceux qui le voudront, dans la tâche correctionnelle entreprise par lui. Tous ont cru, dirait-on, qu’il faut, pour la mener à bien, un génie comparable à celui de Pascal, ou à celui, du même ordre, d’Isidore Ducasse: ce qui ne court pas les rues, comme vous avez raison de me le faire remarquer. C’est pourtant une erreur: une fois les principes assimilés, la correction d’un génie peut s’opérer par l’action d’un génie bien moindre, tout comme la correction typographique d’une page imprimée de Lévi-Strauss ne nécessite aucunement les connaissances ethnographiques, anthropologiques et philosophiques de ce penseur éminent; ou plutôt, comme la régulation du courant circulant de la cathode à l’anode de la lampe triode peut s’opérer par le moyen d’un courant-grille intermédiaire de bien moindre intensité. La fonction logique incarnée en 1907 par l’invention de Lee de Forest, à la suite des travaux d’Edison et de Fleming – invention dont chacun sait ou, du moins, devrait savoir qu’elle constitue l’impulsion intellectique initiale qui sonna le départ de la révolution technologique, informatique et cybernétique du siècle XX, prémisses du plus vaste et prompt changement civilisationnel jamais vu – cette invention a reçu ainsi, en littérature, sans que nul le remarquât, à cause de la ségrégation des cultures (qui fait que chaque penseur vit dans sa tanière et en sort rarement pour visiter un penseur de l’autre bord, accroupi idem, et sujet à une symétrique ignorance): (déplorable squize à la source de la plupart de nos saignements, intellectuels ou non) – une première incarnation dans les imperceptibles (mais ils seraient un jour honorés) travaux de l’un des dix non moins incompréhensibles (il serait un jour compris) génies qui jamais survint. *Vauvenargues motive pour sa part une trentaine de corrections, la plupart groupées vers la fin de ce fascicule de résultats. Isidore Ducasse se corrige lui-même 6 fois, ainsi qu’il l’annonça. Il corrige aussi *Hugo, *Sand, *Baudelaire et d’autres. Il utilise encore des textes moins connus, de philosophes éclectiques par exemple. Cette matière première, ce gypse est, somme toute, indifférent. Tout texte qui nous irrite par quelque tour, iota, *contresens, etc. (la liste des sujets possibles d’irritation est ouverte, mais assez courte) appelle à grands cris muets de poisson exilé sur un ponton une révision ducassienne. Ici le poète cesse d’être le Grand Indifférent Solitaire. Il sort de sa cage, refuse d’être bourreau: car toute intervention chirurgicale de sa part s’opère sous une anesthésie préalable, dont il faut rappeler que la première eut lieu en 1846 à l’instar du premier cri d’Isidore Ducasse. Il ouvre le journal, trouve qu’il peut *mieux faire, extrait, corrige. Il ouvre les recueils de la poésie, opère de même. Les ouvrages de la mathématique, idem. Ceux, etc. L’erreur, qui est partout, sous des formes fort (mais non infiniment) variées, fournit au poète qui ne craint pas d’ajouter l’épithète pratique au mot vérité pour stipuler l’espèce de vérité dont il se soucie, une carrière sans borne. Est-ce la fonction du poète, demandera, levant le bec, une cigogne intriguée par la forme cubique du nombre 29791, d’intervenir, en retroussant ses manches et au besoin le torse nu, dans les mines charbonneuses où s’étalent les conséquences typographiques peu ragoûtantes de l’insouci du beau ? Qui le fera, je demande, sinon celui qui, en principe, du fait d’une sensibilité cultivée, est le plus choqué, souffre le plus des injures infligées au beau, à travers les aléas de sa raisonnable association avec le vrai, le bien, ses cousins germains? Cela est peut-être banal, mais il n’avait pas tort de la rappeler, *Cousin, Victor, l’unité du lien qui solidarise, sans fléchir, les trois phases du débit de notre attente. Au lieu de rêver la plume en l’air, l’œil englouti, la moustache molle et l’électro-encéphalogramme en voie d’aplatissement, devant telle page d’un « vierge papier que sa blancheur défend » (oui), au lieu de s’abolir dans l’absinthe ou de s’attirer des coups de revolver du côté de la place Rouppe, au lieu de tomber en extase dans une église de Namur, dans la prison de Mons, ou derrière un pilier de Notre-Dame de Paris, le poète, qui peut mieux faire, n’a aucune raison valable de s’estimer plus désœuvré qu’un autre, ou moins intelligent, ou moins fort, ou moins concerné par la montée de la marée de quelques unes des forces du mal, est en mesure, une fois l’appareil ducassien branché sur le secteur, de réduire ces forces, qui ne sont que l’envers de très évidentes faiblesses du sens désarticulé, à leur forme symboliquement et systématiquement traitable. Cela aussi peut s’appeler poésie. À ce prix, le poète méritera de l’humanité.

 

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