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En 1870, la remise en cause de la poésie personnelle reste à la pointe du questionnement littéraire. Avant de se séparer sur les solutions, une génération s’accorde sur le caractère aigu d’une question. Rimbaud, usant de l’opposition subjectif/objectif, écrit le 13 mai 1871 à Izambard:

Au fond, vous ne voyez en votre principe que poésie subjective: votre obstination à regagner le râtelier universitaire – pardon! – le prouve. Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n’a rien fait, n’ayant rien voulu faire. Sans compter que votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse. Un jour, j’espère, – bien d’autres espèrent la même chose, – je verrai dans votre principe la poésie objective -, je la verrai plus sincèrement que vous ne le feriez!

On sait ce que sera l’«objectivité» rimbaldienne: cherchée à travers la drogue, les expériences, le dérèglement de la vie et des sens, elle est à l’antipode de l’impersonnalité ducassienne. Mais elle a, elle aussi, un aspect scientifique (les expériences de laboratoire…). Leconte de Lisle, par l’hiératisme, tendait à l’objectivité comme Flaubert par l’ascèse: solutions de fortune, dont on voit bien qu’elles reviennent à gargariser le moi de l’auteur. Zola veut concurrencer Claude Bernard; mais son parti n’a rien de littéraire, il vire à la sociologie; et ceux qui le lisent aujourd’hui ne se rappellent pas qu’il s’est voulu scientifique. La singularité de la solution ducassienne est de faire porter l’action, non pas sur le corps de l’auteur, ni sur sa morale, ni sur le choix de ses sujets, ni sur le sérieux de ses enquêtes, mais sur le signifiant même, en innovant dans le traitement d’un texte qu’il ne sépare pas de l’ensemble des textes possibles, et singulièrement des textes à portée de sa main: ce faisant, il se conduit en lecteur responsable, et induit par suite son propre lecteur, sinon à adopter une attitude analogue, du moins à définir explicitement la sienne en fonction du modèle qui s’offre à lui. Par là est ébranlée la vieille partition des patriarches et des gamins, des grands et des petits, des capables et des incapables, des maîtres et des valets, des auteurs et des lecteurs, etc. C’est *par tous que la procédure est compréhensible, et par tous qu’elle est applicable. C’est la véritable impersonnalité, celle qui ne demande rien à personne pour se déclarer. C’est celle d’un appareil qu’on branche sur le réseau.

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