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Ainsi qu’entre le Surmoi et le Ça chez Freud, il existe entre la formation du caractère et l’ouverture à « l’inspiration » littéraire ou artistique une antinomie. L’attention du poète, enfant joueur, est un circuit oscillant dont le condensateur variable tourne sans cesse en attente de formes nouvelles. La formation du caractère, au contraire, est sacrificielle: ce n’est qu’au prix de renoncements mortels que l’homme moral, chaîne de plis indurés, arrive à se constituer. L’artiste apprend à préserver sa malléabilité, quand l’autre doit se durcir. Il ne faut donc pas s’étonner des nombreux exemples de poètes immoraux ou sans caractère (vulg. saligauds) qu’offre l’histoire des lettres. Pour autant, la poésie est-elle inconciliable avec la morale autrement que par hasard? Non, si le poète parvient à accueillir sur l’écran où il travaille, projetée d’ailleurs, une image littérairement opératoire d’un système éthique conçu et expérimenté dans un autre espace. Qu’il n’aille surtout pas se figurer, comme dit l’autre, que « toute beauté est morale ». Loin que l’accord de l’art et de la morale soit donné a priori, c’est une entreprise difficile. Isidore Ducasse, certes, ne l’a pas menée à terme en quarante pages; mais il est sûr qu’il l’a conçue et soupesée, qu’il en a saisi la nécessité, la difficulté, et qu’il a commencé d’en éprouver, à la lueur du modèle scientifique – la poésie est la géométrie par excellence –, une solution aussi simple que géniale. Cela assure-t-il à la personne du littérateur les qualités que son œuvre exerce? Non; mais en tant qu’il opère en homme réservé, s’engage par ses écrits et non par son corps, il épargne aux lettres l’opprobre de rougir d’un auteur non héroïque. Par une rencontre heureuse – sa disparition presque sans trace non banale –, Isidore Ducasse, auteur absent, est, ici aussi, exemplaire.

 

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