Étiquettes

, , , , , , , , , , ,

Boston 1809 – Baltimore 1849.

Lespès affirme que « Ducasse admirait Edgar Poë, dont», rapporte-t-il, « il avait lu les contes avant même son entrée au lycée. » Deux pointes de Poésies I visent un Poe suivant Baudelaire: l’une met « le Corbeau d’Allan » au rang des « séquelles du limon impur », l’autre nomme Poe GTM N° 5 et Mameluck-des-Rêves-d’Alcool. S’il est vrai que, fille de celle du dandy Byron, la poésie de Poe appelle le positionnement qu’en fait Ducasse, le sobriquet paraît référer au portrait « radicalement faux » tracé par Baudelaire en écho aux calomnies du critique américain Griswold. Peignant à sa suite Poe en « poète maudit », Baudelaire impute à ce dernier son propre usage d’un opium auquel Poe n’a jamais touché et prête à l’alcool une influence positive qu’ignora le Bostonien (un seul verre suffisait à l’abattre ; loin d’exciter sa production littéraire, boire l’inhibait). Depuis Rimbaud, qui vit en Baudelaire «un vrai dieu » et mua sa « méthode » en encrapulement et dérèglement de tous les sens jusqu’à William Burrhougs et aux autres « voyageurs » amateurs, on voit où confine un romantisme réassigné à la quête des paradis artificiels : à l’hôpital, une jambe en moins, un crucifix à la main. Or si les thèmes de Poe sont romantiques, sa théorie, sa pratique sont déjà à certains égards celles de Ducasse : par l’extension philosophique qu’il donne au travail du poète (Eurêka), par le caractère formel qu’il dégage dans sa pratique (Genèse d’un poème) et par son invention du récit à temps inversé (roman-problème), Poe occupe trois postes-clés de la littérature évolutive. En amont de l’écriture, il est un inventeur, pour qui – comme Valéry l’a bien développé – les *applications ont valeur d’exercices – sans oublier que la plupart des « nouvelles » données par lui aux gazettes américaines furent bâclées pour subvenir à ses besoins ordinaires de publiciste nécessiteux. Reste que le pas de conduite que lui fit Baudelaire confère à Edgar Poe une position toute particulière dans nos lettres. Qu’un écrivain notoire consacre le meilleur de son temps à traduire un auteur étranger inconnu, c’est unique. Mieux que la rencontre de deux esprits, c’est l’identification d’une mine par un orpailleur. Un préjugé nous masque l’importance de Poe : ce poncif qu’il n’existerait pas de progrès dans les arts, en particulier dans les lettres. Pas de progrès, donc pas d’invention à encourager. Nul concours Lépine en littérature ; mais des prix, comme à la foire aux bestiaux. La place de l’inventeur non marquée, son travail reste irrepéré, impensé. Le progrès dans les arts, les lettres, n’est pas un progrès qui se puisse juger linéairement par simple insertion du signe > entre les qualités respectives de telle œuvre présente et celles de telle œuvre ancienne. C’est un progrès dans l’esprit, dans le mode d’application du génie, et qui peut très bien aboutir à ce qu’un de ces prochains jours il n’y ait plus du tout d’œuvre d’art. On ne se soustraira à cette conséquence qu’au prix de se figurer, illusion célèbre, que l’œuvre d’art est sa propre fin (thèse d’un matérialisme un peu hard). C’est parce qu’on identifie le moyen à la fin qu’on s’effarouche du sort prochain d’un art ancien, menacé par un autre qu’on résiste encore à nommer ainsi. Tant qu’un art reste le meilleur outil d’une recherche, il est assuré de durer. S’il n’est plus qu’un passe-temps de gens cultivés, l’occasion pour eux de retrouvailles d’initiés, son sort est contingent : c’est le whist en face du bridge, le jeu d’échecs devant le jeu de go. Pas de quoi s’alarmer. Les inventions d’Edgar Poe sont si remarquables et de prime abord si hétérogènes qu’il faut commencer par se demander par quel effet elles sont nées d’une même tête. Montrons qu’il s’agit en fait de trois aspects d’une invention unique.

  • D’abord Poe invente le récit inversif : au lieu de communier dans une histoire qui va son chemin d’éducation ou d’aventure et rebondit au fil du temps qui court, le héros est placé dans une situation artificielle, où il s’agit moins de produire de nouvelles actions que de restituer l’ordre d’une suite d’actions accomplies ; dans cette conjoncture, proprement intellectuelle, le personnage central n’est plus un producteur de faits (un aventurier), mais un enquêteur (un détective) qui procède à partir de traces en fonction desquelles il s’efforce d’opérer ce que les physiciens ont appelé depuis : une rétrodiction – la reconstitution rationnelle du processus qui les engendra. Le succès de cette technique dans le régime populaire du *roman policier occulte une performance intellectuelle qui n’est pas moins notoire, dans l’ordre des lettres, que l’introduction du signe moins en arithmétique lorsqu’elle advint. La psychanalyse en est une autre application (ce n’est pas un hasard si Lacan a fait de Poe l’huissier de ses Écrits.) Lui est évidemment lié le fait qu’en littérature la palme du genre majeur a passé du roman à l’essai (toute question de commerce omise bien sûr : il s’agit de ce qui intéresse la pensée) ; l’intéresse surtout ce travail des traces qui, par inversion du sens de lecture, aboutit à une extension du champ des opérations littéraires. (En théorie des nombres, c’est justement une procédure de cette nature qui, via la division, conduit de l’anneau des entiers au corps des rationnels, puis, via la prise de racine, du corps des rationnels à celui des algébriques, etc.)
  • Poe invente ensuite, et il expose dans la Genèse d’un poème, un mode de confection des textes qui attendra Raymond Roussel pour se voir appliqué ouvertement sur une assez grande échelle : chemin balisé depuis sous le signe de l’OULIPO. Dans un temps de Ô et de Ah ; de mon cœur par ci, mon cœur par là (pareils objets sanguinolents traîneront encore, d’assez infecte façon, sur les trottoirs de Laforgue, de Verlaine et bien d’autres), il fallait un goût du scandale assez vif, et un humour digne du Quincey de l’Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts pour présenter un texte poétique comme le résultat d’un calcul. Encore en 1920 *Malraux n’en revenait pas. Quoi qu’on en écrive, ce scandale dure : il ne manque pas, même aujourd’hui, de gens pour lier le sérieux de la littérature à la passion du vécu. Manger du saignant reste un goût des plus répandus ; en atteste le succès des témoignages. Et si le récit inversif a connu, avec Conan Doyle, Agatha Christie, Boileau-Narcejac et tant d’autres, un tel succès populaire, ce ne fut justement qu’au prix d’accorder, d’entrée de jeu, au peuple assoiffé de sang la quotité voulue par ce carnivore agaçant : un récit policier commence, presque toujours, par la présentation du cadavre. Sans ce sang, soyez sûrs que le roman à énigme serait resté rare. L’auteur de roman policier a bien compris qu’il lui fallait compenser l’excès d’intellectualité du genre par une dose efficace de carnage. – On a dit fictive la reconstruction du Corbeau par Poe : simulacre d’enquête policière, dont l’auteur feint de nous livrer les résultats dans sa Genèse d’un Poëme. Le tour n’en est que plus joli.
  •  Enfin, avec Eurêka, Poe inventa un genre qu’aucun littérateur n’osa reprendre : la cosmologie. En un temps où tous croyaient encore à un univers statique, il va jusqu’à s’offrir le luxe d’y marquer l’expansion, et, bien avant l’abbé Lemaître, son départ : le Big Bang. Il y aurait là-dessus à ajouter à l’étude connue de Valéry.
  • 1) Retourner la fiction comme un gant, non plus pour adhérer à l’inattendu d’un avenir surprenant, mais rétrodire au vu des traces collectées dans le présent un passé ignoré (lui appliquer les techniques d’investigation de la conjecture du futur) ; 2) renverser la genèse d’un poème ou de quelque autre texte en vue de produire, non point l’anecdotique concours de circonstances d’où il semble aux anecdotiers qu’il provint, mais la voie royale qu’il aurait empruntée s’il eût moins erré ; enfin 3) restituer, à l’échelle de l’univers, la suite vraisemblable de phénomènes confinant à ce que nos yeux voient – ces trois choses en sont une seule : où le génie de Poe éclate. CQFM.
Advertisements