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puisque la poésie du doute en arrive ainsi à un tel point de désespoir morne, et de méchanceté théorique, par conséquent, c’est qu’elle est radicalement fausse ; par cette raison qu’on y discute les principes, et qu’il ne faut pas les discuter : c’est plus qu’injuste.

Plus qu’injuste paraît un amplificatif étrange. C’est que nos habitudes de langue ne nous aident pas à distinguer les niveaux logiques du discours. Ce n’est guère que depuis le paradoxe de Russel (mal liquidé, en fait esquivé par sa théorie des types) que cette question des ordres successifs d’abstraction est venue à la conscience d’un petit nombre de chercheurs, sa mise en forme satisfaisante n’ayant été obtenue que dans les années 1960. Pour l’intégrer au langage usuel, disons mieux : l’y mettre en œuvre, il faudrait introduire des verbes nouveaux, gradués aussi distinctement que la marche des octaves en musique, de sorte qu’on sache d’emblée à quel niveau l’on raisonne. Raisonnant peu, on arrive à s’en passer. Raisonnant sur des raisons déjà encloses, on doit échelonner, du plus particulier au plus général, les sites où elles sont définies. La phrase en épigraphe, adressée au banquier, illustre la qualité de l’intuition logique d’Isidore Ducasse. Déjà l’expression méchanceté théorique est propre à éveiller l’attention du lecteur. Elle cible ces écrivains, braves gens dans la vie, incapables de faire du mal à une mouche, encore moins à un rhinocéros (chassons ici, d’un coup de tapette, le souvenir d’Ernest Hemingway), et qui cependant se trouvent, par leur influence pernicieuse, insidieuse, oiseuse, à l’origine d’un mal certain, que, faute de mieux, il faut se contenter de pointer du mot théorique. Ce mal a, comme le signale Ducasse, sa place au niveau des principes, ignorés ou malmenés. Ce niveau d’abstraction extrême (et peut-être suprême) comporte des énoncés incontournables, qu’on a le culot de rendre douteux en tirant des conclusions pratiques de leur non-admission stricte, et en présentant ces résultats sous une forme littérairement séductrice. D’un homme qui fait un faux pas, comme Paul *Valéry optant contre Dreyfus en 1896, il faut écrire que son option est injuste. Mais, si sa faute procède d’une logique plus générale, qui l’amène à en commettre mainte autre de même eau et proférer maint dit de même tabac (telle, chez Faurisson, l’amplification conique de la notion de mystification : on commence par juger un poète farceur ; on finit par traiter en farce le gazage à Auschwitz), alors il faut avouer qu’il existe, principal, à la source de ses méfaits et médits, un point de départ logiquement prédominant qui appelle l’hyper-épithète plus qu’injuste. C’est ce que je voulais démontrer.

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*Jacques Pitrat, dans Un programme de démonstration des théorèmes, p. 15, donne de cette problématique gradative une présentation claire et courte.

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