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Lyon, 1933.
L’homme, qui, dans le numéro de L’Infini daté de l’été 1999, écrit : «Autant que je sache, personne ne s’est jamais demandé pourquoi le comte de Lautréamont, Isidore Ducasse, a intitulé Poésies un recueil d’aphorismes en prose» témoigne là, d’une manière ingénue, qu’il n’a pas lu les pages 167 et suivantes d’un excellent petit livre paru au Seuil en 1967 sous une signature qui aurait dû le frapper: MARCELIN PLEYNET. Monographie agréablement illustrée de 180 pages au titre un peu abusif, mais c’est la collection qui le voulait: Lautréamont par lui-même. De ce livre se seraient, selon l’auteur, vendus 35 à 40000 exemplaires (80000 quand Marcelin tient la forme); le best-seller de la littérature ducassienne ! – circonstance qui suffit à prescrire à chacun de n’en point ignorer. Dès 1967, l’auteur (soit ici MP1), demandait très bien (p. 167) :

Que faut-il lire lorsque Ducasse intitule Poésies, les prosaïques morceaux que j’écrirai dans la suite des âges ?

Il s’attachait ensuite, logiquement, à répondre à cette énigme (comme il s’exprime) de laquelle, grâce à son raisonnement lumineux, il rend la solution claire comme quatre fait deux et deux. Pourquoi son homonyme (soit ici MP2) prétend-il en 1999 que personne (je souligne) ne s’est jamais (quel culot) demandé pourquoi, en somme, deux et deux font quatre (je résume)? Celui qui, vers l’an 2000, signe «Marcelin Pleynet» (un fils, ou, j’imagine, un neveu, du grand Marcelin Pleynet; on n’est jamais moins lu que par les siens) prétendrait-il occulter l’important travail du signataire – alors un jeune homme (trente-trois ans et cinq mois) – de cette question originale et de sa réponse suffisante? Ou bien, entendrait-il signifier à l’univers que personne, jamais, avant MP2, ne s’appela Marcelin Pleynet? Cette morgue serait bien d’un Œdipe. Je sais qu’on dit couramment qu’un Pleynet chasse l’autre, mais, tout de même : c’est un peu fort. Eh bien, je me présente pour défendre Marcelin Pleynet cette fois; moi, le critique de toutes les critiques; moi, qui n’ai pas pu oublier le créateur de la version telquélienne du ducassisme, depuis le jour glorieux où, renversant de leur socle les banalités laborieuses issues de tant de lecteurs constipés, blanchotés, dépités ou rebutés, l’éminent, le perspicace Marcelin Pleynet commença de se demander, parmi d’autres interrogations aussi fines, pourquoi l’ex-comte de Lautréamont, Isidore Ducasse, avait intitulé Poésies un recueil d’aphorismes en prose qu’il aurait aussi bien, voire mieux, ce n’est pas douteux, pu intituler Maximes et Réflexions ou encore Pensées. – D’abord ces titres étaient déjà pris, alors que le titre Poésies est du domaine public. Quant à la question, distincte, mais étroitement liée : « Pourquoi pas, sous ce titre de Poésies, des vers? », Isidore Ducasse, taxé quelquefois de sybillin, s’est, quoique lapidairement, exprimé avec toute la clarté souhaitable à l’alinéa 142 de son second fascicule: Faut-il que j’écrive en vers pour me séparer des autres hommes ? Que la charité prononce! Si cette phrase ne paraît pas assez claire, ajoutons que la charité, qui est le contraire de l’indifférence, consiste en particulier à parler, à chanter, de plain-pied avec l’humanité, notre sœur, en évitant les expressions facilement extraordinaires, que l’auteur semble inventer pour ne pas être mieux compris des indigents. Si l’on m’objecte que la plus grosse production publique de vers, parfaitement intelligibles au demeurant, a lieu aujourd’hui sous les spots des scènes où une vedette chantante, vociférante ou murmurante, fait retentir partout les accents de la poésie facile (je n’ai pas dit méprisable), tandis que les autres hommes, les autres femmes, sans parler des enfants et des chiens, qu’on ferait bien d’interdire en France et ailleurs, forment le public assemblé pour l’applaudir, se réjouissent à grands cris (oua oua) de l’espèce de séparation que promeut entre la star et eux la rampe en feux – je répondrai que cette circonstance hilarante n’est pas la plus favorable à la multiplication de la poésie telle que je l’envisage, celle faite par tous et non pas seulement par les plus talentueux et les plus sages. Ce n’est pas une originalité gratuite qui ordonne au fondateur de la nouvelle science de la poésie de mettre le mot Poésies au-dessus d’un ensemble qui, pour une part importante (et certes appelée à croître dans les fascicules ultérieurs) est formé des corrections de poésies connues ou moins connues: corrections formant de nouvelles poésies, des poésies réformées – « reformattées » dirions-nous. Deux exemples évidents sont (II : 69) qui corrige Tristesse d’Olympio, et (II : 62) qui corrige la strophe 5 du premier chant de Maldoror : J’ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux épaules étroites, etc. Si l’on admet le progrès, il est logique d’en appliquer la notion aux textes non seulement scientifiques, mais philosophiques et poétiques, sans même parler des autres. Progrès dans la forme! Et qu’est-ce que cette quête de la forme, sinon parfaite – beauté, tu n’es pas l’œuvre d’un jour –, du moins perfectionnée, forme à la fois juste et belle, railleuse et instructive? – Qu’est-ce, je le demande? sinon la poésie bien entendue! De ce postulat formel, suivant lequel la poésie, comme le fleuve, charrie tout ce qui se mouille, résulte que tout ce qui paraît en prose vulgaire est appelé, moyennant la réforme poétique en cours, à reparaître, bientôt ou un peu plus tard, en prose cadencée, musicale, et d’une alacrité satisfaisante – au moins momentanément – pour l’esprit et les sens. Poésie où chacun peut apporter sa pierre ou son arbre ou son homme ou son point; car il n’y a pas de petite correction, chacun a voix au paragraphe, dans le nouveau concept. La bonté de la phrase peut tenir à une simple virgule qu’un accident de typographie omit ou décala, faussant le texte qui dès lors ne prend pas son envol, reste à terre, ou, plus catastrophiquement, entame un vol voué à finir en crash dans un champ de tulipes outragées de ce fracas. (Je n’ai pas reproduit exactement la démonstration de MP1, mais mon argumentation rejoint la sienne.)
Dans Le Plus court chemin (de Tel Quel à L’Infini), journal de 1996 dont, soit dit en passant, l’auteur s’avère un lecteur incident des Cahiers Lautréamont, il pose, page 163, une question non moins facile que la précédente :

« Si l’on ne se complaît pas dans la pure négativité, y a-t-il une autre pensée que celle de Heidegger qui soit susceptible d’ouvrir le champ de ce que, par exemple, clôt Guy Debord avec sa disposition des trois formes du spectaculaire (le spectaculaire diffus, le spectaculaire concentré, le spectaculaire intégré – mondial) dans ses Commentaires sur la Société du spectacle ? »

«Bien entendu: la pensée d’Isidore Ducasse!», eût, sans hésiter, répondu MP1 si MP2 l’eût requis. Cette réponse s’impose en effet. Sachant l’importance qu’attachait Guy Debord à la pratique littéraire d’Isidore Ducasse, ne pas formuler cette facile réponse, c’est suggérer qu’ou bien 1° l’on ne conçoit pas le lien de cette pratique à une pensée sous-jacente qui, pourvu qu’on prenne soin de la développer, a cet avantage de n’impliquer, à aucun moment, l’emprunt des chemins du nazisme ou assimilés; ou bien 2° l’on juge qu’à cet égard, Isidore Ducasse n’a rien à nous dire; ou bien 3° l’on sous-entend qu’au sein du champ clos dont il parle, la pensée d’Isidore Ducasse n’est pas autre que celle de Heidegger. Dans ce troisième cas de figure, cas qui appellerait les explications les plus amples et les plus stupéfiantes, j’avoue qu’il y aurait là une « rencontre au sommet » (?) bien autrement remarquable que le parallèle rhétorique (intéressant, sans plus) qu’opère, page 48, MP2 entre un passage du Crépuscule des dieux et l’enfilade des Grandes-Têtes-Molles (Poésies I: 47)… Vivement MP3 ! S’en tenir à MP2, c’est plus qu’injuste.

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