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Dans le développement excessivement rapide de leurs phrases, les Chants de Maldoror soumettent le temps à une condensation singulière. À peine la foudre vient-elle de tuer sa femme et son fils, le père campé (I, 8) s’écrie : Je me rappelle un temps lointain où je fus époux et père. À peine Maldoror vient-il d’être blessé par la foudre, qu’il signale au lecteur la grande balafre, occasionnée par un supplice déjà perdu pour moi dans la nuit des temps passés. En général, une blessure n’est pas plutôt subie que l’auteur l’évoque comme cicatrice :

Pauvre jeune homme ! ton visage était déjà assez maquillé par les rides précoces et la difformité de naissance, pour ne pas avoir besoin, en outre, de cette longue cicatrice sulfureuse!

Un « premier lecteur » de ce passage de (II, 2) – Dazet, Calmeau, ou Isidore Ducasse un peu plus tard – lui ayant notifié qu’en bonne physiologie une blessure ne cicatrise pas ainsi en moins de deux, l’auteur, à tout crin, persiste : indice que, même sachant le mot fautif, il tient à ce qui n’est pas un caprice : cicatrice consonne bien à cocasse, à Ducasse. Tout au plus l’as consent-il à une parenthèse didactique :

(Je viens de supposer que la blessure est guérie, ce qui n’arrivera pas de sitôt.)

La poésie ne perd pas un pouce de terrain. Mais le poète aggrave son cas : il superpose une incohérence délibérée à ce qui pouvait passer pour un lapsus. Un peu plus loin (III, 1), c’est le fameux passage sur le suicide, où le lecteur apprend que la blessure reçue de la vie, quoique non guérie (en effet, c’est une crevasse béante), est néanmoins cicatrisée. Il est dès lors naturel que, considérant (V, 3) celui qui, volontairement, vient d’offrir sa poitrine aux balles de la mort, les yeux, puis les dix doigts attentifs de Maldoror cherchent la marque des cicatrices : ce qui suggère que le phénomène de la mort, dans la minute où il se produit, ne diminue pas, augmente plutôt la vitesse de la cicatrisation – chez Lautréamont, s’entend. L’homme doit avouer que ce qui l’étonne, c’est la cicatrisation même – non sa vitesse plus ou moins grande.

Au chant VI, Maldoror évoque

ce temps lointain où je commençai, plein de terreur, la phrase précédente

Ce n’est pas l’éloignement, c’est la soudaineté de sa déclaration qui est remarquable. Cette contraction de la durée s’opère aussi bien vers l’avant :

… plus tard, à la fin de ta vie, quand tu entameras des discussions philosophiques avec l’agonie sur le bord de ton chevet… et peut-être même à la fin de cette strophe.

ou dans le geste même de l’écriture :

J’établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux ; c’est fait.

Cent passages de Maldoror, des Poésies, et même des lettres subissent comme une curieuse anamorphose sémantique, qui leur prête couleur d’irréalité. Comme Maldoror, victime de narcose, sort lentement, l’un après l’autre, ses membres hors de sa couche, tourne la page des visions et revient à la réalité, de même l’auteur paraît refermer, l’un après l’autre, ses différents ouvrages – ce qu’il en reste, la trace lisible, revêtant aussitôt le statut de *préface à ce qui va venir, a charge d’en délivrer le sens. On dirait que l’expression a pour effet une immédiate conversion de la durée en espace, du fugitif en perpétuel, de l’incident en élément d’histoire. Que la première occurrence de cet effet consacre une double mort n’est pas un hasard. Quiconque a perdu un proche a connu ce passage de la familiarité aveugle avec la présent d’un être, au souvenir, soudain synchronique, de son histoire entière : rotation qui résume la géométrie de la prise de deuil.

Temps

 Suivant la même dynamique  » relativiste « , la totalité du texte déjà écrit subit, au sentiment qu’en garde l’auteur, un tel aplatissement que, jetant (VI, 1) derrière lui un regard sur les quelque deux cents pages des cinq chants déjà composés, il n’y voit plus qu’un frontispice, une préface hybride… [Pour n’avoir pas senti cette sorte d’effet Doppler aggravant, plusieurs ont cru que ce mot préface désignait la strophe même (VI, 1) où il paraît.]

Ce qui vaut dans les Chants pour le temps des horloges ne s’applique pas dans les Poésies au temps logique. Classiquement, tout se passe, on le sait, comme si, d’avoir été énoncée une fois sous une forme répandue et saluée d’un public assez nombreux, la proposition, devenue maxime, acquérait valeur d’autorité – et que cette phrase, pour ceux qui la récitent, valût pour vérité reçue. Loin de disposer d’un outil qu’il puisse façonner à sa main, le lecteur est en position d’adhérer ou de rejeter – point à la ligne. Le discours ouï module la voix de son maître, dont, à moins de le mordre et de se fâcher avec lui, l’élève est tenu de lécher la main à férule. Quand Voltaire reprend les pensées de Pascal, c’est, semble-t-il, pour affirmer que ce que, lui Voltaire, met à la place, est vrai ; tandis que ce que Pascal a écrit est soit parfaitement faux, soit hors du vrai, avec trace de faux, par conséquent nul, et considéré, forcément, comme non avenu. Or, aux yeux du lecteur, ce n’est pas du tout ce qui se passe : ce qui se passe le plus ordinairement, c’est que nous continuons de lire Pascal, Voltaire, en leur accordant partiellement raison tour à tour, et que nous laissons, avec une magnifique insouciance, notre esprit se démêler avec cela. Ce n’est pas logique – si toutefois la logique est ce qu’Aristote, manuélisé par Nicole et Arnaud, enseigna. Admettons qu’un de ces auteurs, mettons Pascal, ait produit des sophismes : si l’on corrigeait ces sophismes dans le sens des vérités correspondantes, ce n’est que la correction qui serait vraie ; tandis que la pièce ainsi remaniée aurait le droit de ne plus s’intituler fausse. En littérature, nous sommes bien autrement tolérants. Il faut donc penser qu’intuitivement le lecteur admet un domaine de pertinence où ce qui se produit échappe, dans une certaine mesure (en attente d’arpentage), à l’exclusion que la *Vérité, et elle seule – dans l’hypothèse, vraisemblablement excessive, où il existerait un absolu digne de ce nom –, aurait le droit d’exercer sur tout ce qui n’est pas elle. La *bibliothèque admet la cohabitation des incompatibles, certes ; mais, bien davantage : notre pensée elle-même admet de se déplacer, subtile comme son ombre, dans les intervalles bornés par les phrases antagonistes ; mieux encore : elle ne trouve pas meilleur territoire pour élaborer le sens qui lui est propre. Dès lors, il peut être bon que ma phrase et celle de mon prédécesseur (Vauvenargues ou un autre) soient maintenues face à face : elles s’entr’éclairent, se prêtent un mutuel secours, coopèrent à un relief holographique perdu sitôt qu’un œil se ferme ; ainsi en va-t-il des phrases d’un dialogue entre gens de bonne compagnie, dont aucun n’a résolu d’assassiner l’autre. Vauvenargues non exclu, j’en viens à me dire que sa phrase et la mienne sont telles que celle que je choisirais au hasard ne serait pas meilleure que l’autre, si je les avais faites. L’une ne peut pas être rejetée par moi. L’autre a pu être acceptée de Vauvenargues. Car, que veut-on au juste? Une vérité commune, parfaitement consensuelle? Il y a gros à parier que les énoncés correspondants seront vides : car tautologiques. Voilà précisément où se plaisent à nous encoigner les duellistes amateurs de la logique classique, et ce qui, trop souvent, a fait mépriser les logiciens purs par les scientifiques qui s’occupaient d’inventer et de produire. Le chat de Schrödinger, bien connu en physique quantique, où, définitivement, nul ne sait s’il est mort ou vif, est en fait le matou d’Aristote, enjoint d’être noir OU blanc ; or, chacun sait qu’un chat noir ET blanc n’en remue pas moins vite, ne fût-ce que dans nos méninges.

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