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Du point de vue de celui qui tient la plume, le genre romans présente l’évident avantage de permettre d’écrire des dizaines de milliers de pages commercialisables sans avoir rien à dire ; il suffit de penser banalement et d’accepter sans sourciller de produire une n+xième variation sur quelque thème rabâché : les amours, les saisons, les voyages, les méfaits, les cadavres dans le canal, les coïts, les meurtres, les femmes, la joie d’appartenir aux milices brésiliennes, les rendez-vous manqués, la tristesse d’être enfant, l’inconvénient de sentir venir les choses de loin, la passion de mettre l’argent d’autrui dans sa poche, etc. – la vie, quoi ! Côté cible, une lecture aussi assommante trouve un public chez tous ceux qui, obéissant à leurs instincts de rampement, mènent une existence encore plus ennuyeuse que les romans. La première leçon d’algèbre enseigne en effet que si v > r, la différence (–v) – (–r) est un nombre positif : d’un ennui profond v à un ennui un peu moins profond r, l’appel d’air s’opère dans le sens du rot. La vie des travailleurs est l’histoire de l’homme qui se donne des coups de marteau pour jouir du bien que ça fait quand ça s’arrête. Ainsi s’explique que des ouvrages prodigieusement ennuyeux pour une âme non troublée, tels Money de Sulitzer ou Le nom de la Rose d’Eco, arrivent encore à captiver, l’été aidant, les masses K.O. Au temps d’Isidore Ducasse, il fallait déjà s’ennuyer comme un enfant ou comme une épouse de province (les jeunes filles et leurs mères ne s’irradiaient pas encore le clito sur les plages libres sous l’œil opinateur du gendarme local), pour s’ébattre avec joie parmi les pages de *Balzac et d’Alexandre *Dumas. Cela excuse, à la rigueur, le lecteur, qui n’a pas choisi son mal. Cela n’excuse pas les auteurs de romans, coupables de contribuer activement, avec les pilules de prose de la vente desquelles ils tirent profit, à la tolérabilité de l’intolérable. Tout ce qu’on peut arguer en faveur des romans, c’est qu’ils permettent de lire aux analphabètes, et d’écrire aux illettrés. Isidore Ducasse ôte leur excuse aux seconds en proposant à l’univers écrivant, avec sa technique du *plagiat raisonné, un moyen facile, mais qu’on peut assez facilement rendre subtil, de composer des textes inédits à partir de textes préexistants, en les façonnant ainsi que l’orgueil, la morale soient satisfaits. Et il apporte aux premiers une virtualité de consolation magistrale en les initiant, par une pente insensible, à s’insinuer dans le travail interprétatif d’une prose qui ne se laisse pas lire d’un trait, se retient, intrigue, provoque, fait rire, arrête, entraîne, en sorte d’y intervenir bientôt pour lutter, à armes égales, avec les supposés maîtres-à-penser qui, révérence parler, se fichent bien des populations lisantes. Pour le malheur des lettres, des hommes, Isidore Ducasse a disparu avant d’avoir pu exposer le détail de sa méthode, de ses volontés. Les faiseurs de mauvaise littérature se sont épanouis, répandus ; on n’a pas vu s’envoler la colombe rêvée. Aujourd’hui, par l’essor inouï de l’écrit sur tous les écrans des moniteurs, la situation a changé : l’heure de Ducasse a sonné. Voilà ce qu’aucun n’a dit. Et ce n’est que celui qui l’égalera qui peut l’avoir inventé.

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