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Le principe du roman est de faire languir le lecteur. Principe exécrable, à moins d’avoir choisi pour directives la langueur, sa moiteur. Le crétiniser vaut mieux : réveillé, il s’indignera. Ainsi s’explique qu’après avoir écrit

«Espérant voir promptement, un jour ou l’autre, la consécration de mes théories acceptée par telle ou telle forme littéraire, je crois avoir enfin trouvé, après quelques tâtonnements, ma formule définitive. C’est la meilleure : puisque c’est le roman !»,

Lautréamont, après trente pages vibrantes, s’absente. L’expérience lui ayant néanmoins plu, il n’exclut pas de la réitérer, mais promet de s’en tenir à cette mesure, quinze feuillets. La phrase :

Aujourd’hui, je vais fabriquer un petit roman de trente pages ; cette mesure restera dans la suite à peu près stationnaire.

me semble un rajout, peut-être la dernière phrase écrite de Maldoror, que Ducasse suppose alors devoir prolonger de pas mal d’autres chants : une épopée en vingt-quatre chants, c’est un minimum, non? Vingt-quatre fois trente égalant sept-cent-vingt, telle eût dû être, ce semble, sans la peur de Lacroix et l’indiffusion, le volume des Chants de Maldoror. L’histoire en décida autrement. D’où réflexion de l’auteur et dans Poésies I cette rétorcation (palinodie, dira le peuple) :

Le roman est un genre faux, parce qu’il décrit les passions pour elles-mêmes. La conclusion morale est absente. (I : 15)

Comme les turpitudes du roman s’accroupissent aux étalages ! Pour un homme qui se perd, comme un autre pour une pièce de cent sous, il semble parfois qu’on tuerait un livre. (II : 54)

Heure de se rappeler que, dès la *préface de Mademoiselle de Maupin, Théophile *Gautier avait bien dégagé l’utilité spirituelle du genre : « Lorsqu’on lit des romans, on dort, et on ne lit pas de journaux utiles, vertueux et progressifs, ou telles autres drogues indigestes et abrutissantes. » Avantage immense? Si l’on veut. Mais le roman, qui chante les difformités physiques et intellectuelles, est lui aussi une drogue : comme en tout creux qui plaît trop, on tend à s’y vautrer : ronde affolante. Dans une note, contemporaine de la rédaction de Notre-Dame de Paris, Victor *Hugo cite une statistique : « La lecture des romans fait sept folles sur quarante femmes qui entrent à Charenton » – soit 17,5%, près d’un cinquième ; ce n’est pas rien. L’assuétude féminine au roman est surtout illustrée par Madame Bovary. Il est naturel que la haine du roman (titre de l’essai sur Flaubert de Marthe Robert) soit le fait de lecteurs eux-mêmes dépendants : en fin de compte, le mal connu comme tel, la détestation de la peste est maximale chez les pesteux, celle du sida chez les sideux, celle de la colique chez les coliqueux, celle du catholicisme chez les catholiqueux. André *Breton a maintenu le veto ducassien contre le roman. Aragon a illustré, à sa manière pratique, la consubstantialité du genre avec toute forme possible de licence idéologique. Fait symptomatique, le « retournement » Chants-Poésies tourne autour de l’axe roman. L’envahissement de la littérature par l’historiette, les références concrètes, la complaisance au caractère événementiel de l’existence – la vie, quoi ! – a, au XIXe siècle, des raisons commerciales évidentes, la montée du roman étant concomitante de celle de la presse populaire. Dans la mesure où elle entraîne à ouvrir des livres plus pénétrants, on peut en tolérer la lecture chez les enfants ; mais, dans la mesure où l’on en reste là, où la croissance de l’abcès tend à suggérer que la littérature c’est le roman, et où la vente des livres de mathématiques, composés de façon de moins en moins entraînante, périclite, on doit circonscrire, avec le scalpel de la chirurgie ablative, ce qui n’est plus qu’un cancer. Marguerite Duras prétendait qu’on n’écrit pas sur une île déserte. Je concède volontiers qu’on n’y écrit pas de romans : ce serait, pour le coup, à désespérer de l’intelligence humaine. Je ne conçois pas qu’on cesse d’y écrire de la mathématique, de la philosophie, de la poésie : l’isolement n’a rien qui doive décourager l’esprit de croître, au contraire. La remarque de Duras fait comprendre, d’une manière furtive, trop elliptique, ce que Ducasse atteste de son côté : que le roman participe seulement de façon négative ou nulle à l’essor autonome de la pensée. On a pu observer que les séries à succès (« série noire », « romans bleus », etc. pointées d’un nom de couleur en vertu de la cohérence chromatique du monde imaginaire qu’elles instituent), parviennent à créer une véritable intoxication chez le lecteur inféodé à une collection mixant dans son unité nominale la variété des titres et des noms d’auteurs. Une hardie féministe québecoise, Pascale Noizet – laquelle en dépit d’un nom si mélodieux ne m’est rien – est allée plus loin : jusqu’à imputer au roman « d’amour » – depuis la Pamela de Richardson jusqu’à la collection Harlequin (qui détient la part majoritaire de ce marché) – l’invention et la culture de cette curieuse manie sentimentale, inconnue des Chinois, des *chiens, des *rhinocéros et des mœurs antiques, manie morbide qui plie si bien l’esprit dans le sens du destin, que sa fin paraît prochaine : l’*amour même.

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