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En un siècle et plus, la figure d’Isidore Ducasse n’a guère inspiré les auteurs de fictions. Tant mieux. André Breton a dit ce qu’il faut dire des biographies romancées (Position politique du surréalisme, Pléiade II, p. 479) ; les romans à personnages réels ne valent pas mieux. Sans doute, il y a dans le caractère de l’auteur des Poésies une abstraction propre qui offre peu de prise à l’imagination fictionnaire ; son dédain du romanesque doit intimider les anecdotiers ; surtout, le peu qu’on sait de sa vie, la banalité des renseignements réunis, ne sont pas fait pour rameuter les imaginations émancipées. Mais ces arguments sont réversibles : pourquoi ne pas les tenir pour autant de défis ? En fait, Isidore Ducasse a été pris pour héros d’un roman au moins : Isidore du poète homosexuel anglais Jeremy Reed* en fait son protagoniste central. Mieux, ou plutôt pis : Reed ose faire de Ducasse le narrateur principal de son roman… L’histoire commence vers 1858 : on y voit « Isidore » s’introduire dans les abattoirs de Montevideo, s’affronter avec une sorte de transexuel durant le carnaval, peiner sous la férule d’un précepteur plus pompeux que nature (Reed décore ce fantoche gourmé du nom de Gustave Flammarion). Ayant sauté presque complètement la période tarbo-paloise (1859-1866), on retrouve « Isidore » à Paris, toujours épié par un « Œil » – sûrement inspiré par le personnage de Juan Pedro *Andrade, lequel aurait confié à l’architecte Masquelez (cité par Guillot-Muñoz) avoir à Paris rempli l’office d’espion pour le compte du Chancelier. Suivant un autre trait emprunté à la même source, « Isidore » paraît lié par un pacte, non avec la Prostitution (entité trop allégorique pour un roman), mais avec une prostituée du nom de Marthe David, chargée de renseigner le poète sur les fantaisies sexuelles des marcassins de l’humanité, et peut-être aussi sur des sujets d’une nature moins immédiatement palpable. – La tentative de Reed ne pouvait qu’être décevante. Elle permet au lecteur de vérifier sur pièces combien le roman est un genre faux : d’abord parce qu’il décrit les passions pour elles-mêmes, opération dont la conclusion morale est absente (I : 15) ; mais surtout parce qu’en tant qu’il prend appui sur l’histoire, il la falsifie très sensiblement – tandis qu’en tant qu’il prend essor de l’imaginaire, il trahit seulement les fantasmes de l’auteur, ne révèle rien sur la psychologie du sujet. S’agissant d’un homme dont tout ce que l’on sait d’à peu près sûr occupe moins de dix pages, il y avait, du moins, lieu d’espérer que fussent observés tous les éléments figurant dans cette « liste de charges ». Ils ne le sont pas.

  1. Quelque précocité qu’on suppose au Montévidéen, il est imprudent d’écrire qu’il eut avec sa mère des entretiens sérieux (un enfant de moins de dix-huit mois n’en est pas là).
  2. Il est prématuré d’évoquer, dans une phase du récit où le jeune héros n’a encore que douze ans et demi, des particularités physiques qu’il n’affectera que quatre ou cinq années après : haute taille, dos voûté (Reed se rappelle la phrase de Lespès : « ce grand jeune homme, le dos un peu voûté, le teint pâle… ») ; du reste, Ducasse ne sera «grand» que par rapport à des condisciples sur lesquels son retard scolaire lui conférera un ou deux ans d’aînesse, et son «dos un peu voûté» devra sûrement davantage à la courbature du lycéen studieux qu’aux chevauchées montévidéennes du coureur de pampa.
  3. Il est aberrant de faire, de celui qui écrit : « Je ne laisserai pas des Mémoires » et « Quand on me donnerait tous les trésors de l’univers, je ne voudrais pas avoir fait des romans pareils à ceux de Balzac et d’Alexandre Dumas », le narrateur indistancié, indifférent au style, d’un roman autobiographique qui doit toute son originalité relative, non pas à la singularité du rapport du héros à la littérature, mais à la défiance que – feint Reed – nourrit à l’égard d’Isidore un père dans le portrait duquel j’ai autant de peine à reconnaître le brave chancelier, que j’en eus jadis à l’identifier dans les divagations de Soupault : père assez curieux, assez attentionné et assez dépensier pour stipendier un espion surveillant les allées et venues d’Isidore de Montevideo jusqu’à Paris… Ce genre de fantaisie fait sentir en quoi, à la différence d’une maxime, un roman – en particulier un roman à la Jeremy Reed – est incorrigible.

Le principal défaut de ce pseudo-journal ducassien est, bien sûr, d’être écrit d’une tout autre plume que celle du Montévidéen qu’il prétend ranimer – laquelle, issue d’un pygargue roux agacé au scalpel vigilant du sarcasme, détoure si exactement toutes ses propositions, qu’une hilarité subreptice, mais cinglante, circule, comme un léger vent du midi, parmi la totalité de ses phrases. Rien de tel dans la candide narration reedienne. Quand même nous en effacerions les erreurs historiques, en amenderions les excentricités spécifiques, en compenserions les inadvertances stylistiques, la correction laisserait insatisfait. Cela montre qu’il n’est pas facile d’imputer des événements, carnavalesques ou non, à une existence dont la beauté consista à s’égaler à son exigence poétique ultime : le choix de la certitude abstraite des lois contre l’incertitude des temps, le parti de la raillerie théorique contre celui de l’indécence des accroupissements romantiques ; la confiance inaltérable dans la poésie ; et la conviction que les passions sensibles, multiplicatrices du mal, encouragent l’indifférence aux souffrances d’autrui, propagent ce qui n’est pas la charité, ordonnent le goût du sang, l’avidité de l’argent, la guerre, l’agitation des sexes, la mort. Mauvaise littérature, piètre morale vont de pair. L’homme qui a composé un roman est capable d’en faire un deuxième ; il en fera dix, cent, mille peut-être ; dans la carrière du crime, il n’y a que le premier pas qui coûte. Celui qui ne comprend pas qu’un roman est un crime n’a pas opéré le premier pas, inverse du précité, dans la compréhension d’Isidore Ducasse, c’est-à-dire de la littérature. La voie vers la littérature abstraite lui reste close, incompréhensible sa beauté.

Quant à la traduction française de Richard Crevier, il suffit pour la qualifier d’observer que, lorsque Reed cite Ducasse en langue anglaise, Crevier juge inutile de se reporter à l’original ; d’où des retraductions gauches, propres à faire sourire les doux et éclater les explosibles. Ainsi quand (II : 73) donne :

Les descriptions sont une prairie, trois rhinocéros, la moitié d’un catafalque. Elles peuvent être le souvenir, la prophétie. Elles ne sont pas le paragraphe que je suis sur le point de terminer.

voici comment Crevier retraduit cela :

Un pré, trois rhinocéros, la moitié d’un catafalque, voici pour la description. Il peut s’agir de souvenirs aussi bien que de prophéties – ils ne figurent pas dans le paragraphe que je suis en train de terminer.

Trois contresens mortels cohabitent ici. Analysons-les, car ils n’en sont que plus instructifs. Le premier, obtenu avec cette économie de moyens, porte sur l’intention de la maxime : la phrase initiale, concise critique de la description, devient via Crevier une description au premier degré, dont le lecteur peut se demander ce qui la motive. Crevier ne saisit pas (ni peut-être Reed) que, dans le cadre des Poésies – publication où la critique littéraire coïncide partout avec la critique morale –, c’est le genre descriptif lui-même qui est accusé – et pourquoi ? – parce qu’il suppose devant le réel l’attitude descriptive pure, la crispation au détail sensuel des choses, sœur d’une incapacité d’abstraction qui voue irrémissiblement celui qui en pâtit au rôle de suiveur des événements, d’idolâtre des impressions, de salivateur-humeur des souvenirs, de pâte molle aux annonciations fatales, aux sentiments, aux nuages, aux caprices des sens. Celui qui pense assez fixement ne s’attache pas à la phase perceptible des objets ; pas plus qu’André-Marie Ampère, il ne fait de différence entre le dos d’un fiacre à l’arrêt et un tableau noir, réceptacle plus approprié, sans doute, d’équations tracées à la craie : d’où cette distraction proverbiale des grands abstraits, qui, prêtant à des anecdotes comme l’inopiné départ au petit trot du support des calculs, risible aux yeux du vulgaire, est au contraire sympathique au poète, autre grand célibataire aux yeux hantés. Le deuxième contresens porte sur le pronom elles (lequel, dans la maxime originale, désigne clairement les descriptions), pronom devenu moyennant Crevier un ils qui parle de prophéties aussi bien que de souvenirs (le masculin l’emporte). Or les descriptions dont parle Ducasse forment des ensembles de signifiants qui ne SONT pas (non que leur statut linguistique le leur interdise, mais la décision du poète, qui n’a pas choisi de décrire, mais d’entreprendre) le paragraphe qu’il est sur le point de terminer. Souvenirs, prophéties, marquent en contraste des signifiés qui, comme tels, sont seulement susceptibles de FIGURER DANS le paragraphe qu’est «en train» de terminer le fictif auteur de la version Crevier. Prenez celle-ci par n’importe quel bout, vous n’en tirerez pas la maxime suivante, équivalente à celle de Ducasse :

Les descriptions sont relatives à des variétés de l’espace. Elles peuvent exprimer des effeuillages du temps. Elles ne sont pas la maxime qui finit ici.

Un troisième contresens est de nature musicale. Isidore Ducasse n’aurait jamais écrit : Un pré, trois rhinocéros, la moitié d’un catafalque, voici pour la description, phrase qui sent son sourd. Musicalement, toutes les phrases de Lautréamont-Ducasse contiennent leur propre *résolution (déçue de la pointe d’épingle du on de description, l’oreille exige ici en compensation le large delta du alque de catafalque). L’assise phonique de la phrase est le socle qui en autorise la sémanticité problématique ; elle parvient, en charmant l’oreille, à faire tolérer le retard intrigant du sens, elle invite à revenir en arrière pour y voir plus clair.

Spécimen N° 2 (pp. 181-2). Du passage de Lautréamont (VI, 1) :

En conséquence, mon opinion est que, maintenant, la partie synthétique de mon œuvre est complète et suffisamment paraphrasée […] Il résulte, des observations qui précèdent, que mon intention est d’entreprendre, désormais, la partie analytique. […] Aujourd’hui, je vais fabriquer un petit roman de trente pages ; cette mesure restera dans la suite à peu près stationnaire. Espérant voir promptement, un jour ou l’autre, la consécration de mes théories acceptée par telle ou telle forme littéraire, je crois avoir enfin trouvé, après quelques tâtonnements, ma formule définitive. C’est la meilleure : puisque c’est le roman !

Crevier fait ceci :

Je suis d’avis que la partie synthétique de mon œuvre est désormais achevée et qu’il me reste maintenant à m’occuper de l’analytique. Aujourd’hui, je vais fabriquer un petit roman de trente pages, longueur qui restera inchangée, je l’espère, le cas échéant… Après plusieurs tentatives, je crois avoir enfin trouvé ma formule définitive, la meilleure.

No comment.

Autre ennui : le vocabulaire de Reed modulo Crevier déborde largement celui du second Empire. Des expressions telles que ogives nucléaires, caméra, infrarouges, ultraviolets, radin irritent dans un texte censé écrit en 1870. Si la syntaxe d’Isidore Ducasse, auteur qui n’a pas accoutumé ses lecteurs à faire attendre la fin de la phrase pour en marquer le sujet, ne se retrouve pas dans les propositions qui lui sont prêtées, son esprit non plus : car il y en a peu à lui prêter la prévision des inepties qu’écriront sur son compte ceux qui le liront de travers, jusqu’à lui faire citer anticipativement une phrase de Bloy (p. 197), retraduite par Crevier, elle aussi, bien entendu. Un dernier exemple : page 183, c’est l’été ; de quelle année ? De celle (p. 184) où tout Paris s’est enflammé à la suite du […] meurtre de Victor *Noir : 1870 donc, puisque ce meurtre

(il s’agit bien d’un meurtre, quoiqu’en dise Crevier qui, oubliant que les duels n’ont jamais lieu dans des salons, juge bon de reprendre en note Reed sur le mot murder)

date du 13 janvier ; pourtant, cet été-là, Ducasse travaille encore (p. 185) au « dernier chapitre des Chants de Maldoror » (terminés au plus tard juillet 1869). Il est vrai qu’il annonce aussi (p. 185) la publication d’un « petit recueil de poèmes » (entendez poésies) pour « dans trois mois », ce qui nous confirme que nous sommes bien vers mai-juin 1870, le pronostic de Ducasse du 12 mars (« Mon volume ne sera terminé que dans 4 ou 5 mois ») étant supposé stable. Bref. N’épiloguons pas : le texte de Reed est intempérant. Crevier l’achève. – Un autre roman a fait d’Isidore Ducasse un héros notoire : c’est le Voyage au centre du mystère de René *Reouven, sorte de polar humoristique, à tout prendre amusant. Ducasse y apparaît en maître-conspirateur, empoisonné dès la page 50 par un nommé Mario, qui, naguère son affidé, vient, se croyant trahi par les Poésies (lues avec la candeur d’un Camus) en sa chambre d’hôtel polluer son maté, ce meurtre servant de départ à une célébration annuelle et musicale, répétée, à la perplexité des auditeurs non avertis, qu’il pleuve ou qu’il vente, chaque nuit du 23 au 24 novembre. Un inspecteur Jaume, trente-quatre fois plus naïf que Juve dans Fantômas, mène l’enquête, l’esprit bizarrement obnubilé d’une phrase de Lautréamont – J’ai fait un pacte avec la prostitution pour semer le désordre dans les familles… – qu’il prend au premier degré avec une constance touchante. (Savez-vous que, quand je constate la persistance de tant de lecteurs à ne point goûter le sel profondément comique d’une prose qui, pourtant, ne cache pas la multiplicité de ses sinuosités, il me vient un doute sur l’avenir de l’intelligence de nos lettres?) N’en disons pas plus sur ce livre, car il a valu à *Reouven un avantage unique : il a si bien fait retourner Isidore Ducasse dans sa tombe, que l’irascible défunt s’est appliqué à corriger, point par point, pour ensuite poster le tout convenablement dactylographié (sauf le mot Darasse, qui n’a qu’un r), ce que l’indécise lueur des anciennes catacombes lui a permis de déchiffrer d’erreurs grotesques et d’informations nulles ou dégradées dans ce roman**.

*Isidore de Jeremy Reed, Peter Owen Publishers, Londres 1991. La traduction française de Richard Crevier a paru en 1996 aux éditions de La Différence sous le titre Invention d’Isidore Ducasse, titre sans doute inspiré de celui d’un autre livre de Reed, Delirium, an interprétation of Arthur Rimbaud (dans la même collection Latitudes des éditions de La Différence, figurait déjà un roman de Mircea Saucan intitulé Isidore.

**Missive reproduite dans la livraison XXXVII-XXXVIII des Cahiers Lautréamont (1996).

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