Étiquettes

, , , , ,

Physiologiquement, le rire fut à Baudelaire ce que le spasme érotique fut à Sade, entendez que ça lui faisait très mal : tombé dans un baquet d’amidon à l’âge où Boileau subit, dit-on, les sévices d’un dindon, son visage souffrait, semblait-il, le martyre au cours de cette crispation ; d’où les considérations philosophiques amères qu’il répand sur la propension humaine à favoriser les causes de nature à susciter, sporadiquement, l’irruption de potentiels électriques alternatifs dans les muscles zygomatiques et adjacents. Produite vers la page 190 des Chants de Maldoror, alors que le lecteur a déjà eu mainte occasion d’essuyer les paupières de ses yeux (ce sont les plus communes), cette façon de prendre l’homme à contre-pied, pour feindre de lui interdire une réaction normale, doit être resituée dans la suite des ordonnances qui ont trait à l’utilisation du visage humain. La première visait une tentative chirurgicale d’accomodation de la face maldororienne au jeu de physionomie semi-involontaire qu’on sait : un mal étant donné, surtout si c’est soudain, le spectateur humain qui n’en est pas atteint a plaisir à en rire. Maldoror, humain appliqué, s’y essaie :

En voyant ces spectacles, j’ai voulu rire comme les autres ; mais, cela, étrange imitation, était impossible. J’ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. Un instant je crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie par ma propre volonté ! C’était une erreur ! Le sang qui coulait avec abondance des deux blessures empêchait d’ailleurs de distinguer si c’était là vraiment le rire des autres. Mais, après quelques instants de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des humains, c’est-à-dire que je ne riais pas.

Plus loin (II, 2) Maldoror évoque une grande balafre infligée par un éclair zébrant l’atmosphère jusqu’à venir diviser sa face. Cet accident explique les bandages dont s’entoure un moment son visage, et qui ont pu faire croire à certains lecteurs de passage, ayant ouvert le livre juste à cette page, qu’ils avaient affaire à l’homme invisible. On peut donc, si l’on veut, invoquer une certaine gêne, commune à celle de l’ami donné, pour justifier sur une base clinique la mauvaise humeur apparente de Maldoror lorsqu’il s’exclame :

Oh ! avilissement exécrable ! comme on ressemble à une chèvre quand on rit ! Le calme du front a disparu pour faire place à deux énormes yeux de poissons qui (n’est-ce pas déplorable ?)… qui… qui se mettent à briller comme des phares ! Souvent, il m’arrivera d’énoncer, avec solennité, les propositions les plus bouffonnes… je ne trouve pas que cela devienne un motif péremptoirement suffisant pour élargir la bouche! Je ne puis m’empêcher de rire, me répondrez-vous ; j’accepte cette explication absurde, mais, alors, que ce soit un rire mélancolique. Riez, mais pleurez en même temps. Si vous ne pouvez pleurer par les yeux, pleurez par la bouche. Est-ce encore impossible, urinez ; mais, j’avertis qu’un liquide quelconque est ici nécessaire, pour atténuer la sécheresse que porte, dans ses flancs, le rire, aux traits fendus en arrière. Quant à moi, je ne me laisserai pas décontenancer par les gloussements cocasses et les beuglements originaux de ceux qui trouvent toujours quelque chose à redire dans un caractère qui ne ressemble pas au leur, parce qu’il est une des innombrables modifications intellectuelles que Dieu, sans sortir d’un type primordial, créa pour gouverner les charpentes osseuses.

Observez que Lautréamont s’en tient au côté physiologique du phénomène, alors que Baudelaire, vrai fils de prêtre, préfère s’intéresser à la psycho-métaphysique d’un rire jugé démoniaque. Évoquant (V, 3) un excentrique impossible, Maldoror envisage pour la première fois que, peut-être, s’il voyait, non pas ce phénomène jamais vu de masochisme forain (je viens de dire qu’il n’existe pas), mais, risible compensation, l’homme qui a le front de soutenir l’existence de ce gars-là (appréciez le second degré), peut-être alors (seulement alors) il pourrait éprouver une détente à se payer la fiole du faux témoin :

Je ne connais pas ce que c’est que le rire, c’est vrai, ne l’ayant jamais éprouvé par moi-même. Cependant, quelle imprudence n’y aurait-il pas à soutenir que mes lèvres ne s’élargiraient pas s’il m’était donné de voir celui qui prétendrait que, quelque part, cet homme-là existe ?

C’est le signe que l’atmosphère, si chargée au début, pourrait bien se détendre dans un imminent orage libérateur. Soyez sûr que s’il parle (VI, 1) des anathèmes, possesseurs de la spécialité de provoquer le rire, c’est qu’en bon expérimentateur il a vérifié ce fait : je ne serais pas étonné, pour mon compte, qu’Isidore Ducasse, ayant lu, à grande voix, tout ou partie de ses chants à un public jeune et facilement rieur, il ait eu (sans perdre son sérieux, bien entendu) l’occasion de constater, à l’audition des éclats qui les saluèrent, la qualité comique supérieure de ses passages anathématiques. Toujours (VI, 1), le passage :

Je ris à gorge déployée, quand je songe que vous me reprochez de répandre d’amères accusations contre l’humanité, dont je suis un des membres (cette seule remarque me donnerait raison !) et contre la Providence […]

confirme l’évolution susdite. À l’antépénultième strophe (VI, VI), ayant prêté l’oreille à l’homélie du crabe-tourteau, Alice, pardon
Maldoror cède enfin à la force de l’humanité :

chacun ne sera pas étonné si j’ajoute qu’il finit par éclater de rire. C’était plus fort que lui ! Il n’y mettait pas de la mauvaise intention ! Il ne voulait certes pas s’attirer les reproches du crabe tourteau ! Que d’efforts ne fit-il pas pour chasser l’hilarité ! Que de fois ne serra-t-il point ses lèvres l’une contre l’autre, afin de ne pas avoir l’air d’offenser son interlocuteur épaté ! Malheureusement son caractère participait de la nature de l’humanité, et il riait ainsi que font les brebis ! Enfin il s’arrêta ! Il était temps ! Il avait failli s’étouffer !

Les Poésies tiendront compte du fait que la théorie du rire esquissée en (IV, 2) n’est pas générale. Il est clair qu’au rire de dérision faible, assimilé dans cette strophe à un appareil à sécher, s’oppose, outre le rire irrépressible, libératoire, de la dérision forte, le rire heureux de la jeune fille de quatorze ans éclatant d’une manière argentine (I : 36). Tenir le premier pour une humeur sèche conduit à lui appliquer, par simple inversion des termes, la doctrine d’émission des humeurs liquides ; dans cet esprit facile, les amuseurs proposent au rire ce que l’urinoir propose à l’urine : un site réservé. Cela suppose que les causes du rire sont elles-mêmes localisées, comme on fixe un abcès ou comme on dérive un sang. Là s’organise, moyennant les ouvriers manufacturiers du rire, la spécialité appelée comique de troupe : ses amateurs s’assemblent pour rire en groupe, à heures prescrites, en des salles ad hoc, ainsi que, dans le fantasme baudelairien, pissaient encore, en 1862, les bonnes femmes de Bruxelles. Tout autre est la notion d’un comique ambiant, diffusif, subit, analgésique et détonateur, propre à surgir à l’improviste en tout ouvrage de prose ou de vers (puisque nous parlons littérature) aussi bien que dans les exposés mathématiques, les homélies du carême, les commentaires de Heidegger, la chronique philatélique, etc. Il n’y a pas en droit d’aire interdite pour l’arrondissement des traits du visage humain. En déconseillant formellement le rire dans les phrases même qui le provoquent, Lautréamont donnait un exemple évident de valuation imaginaire de la proposition, le résultat étant déconcertant (propre à susciter dans le lectorat des mouvements variés). Contre le concert des humeurs, le consensus des rieurs troupiers, le coup d’archet strident des vaudevilles, les rigolades de caf’conc’, il importe d’affirmer la préférence du rire à se déclarer en tous temps et lieux inorthodoxes, de préférence si l’ambiance est grave (fous rires des enterrements). La distance critique se prend partout – prompte à trouver irrésistible, au sens explosif du terme, les prétentions de la vérité duelle à gouverner les phrases. Réciproquement, elle use du droit de geler l’atmosphère des salles, en fixant de son siège, d’un regard implacable, le bouffon des scènes obscènes. Cela montre qu’il n’existe pas de relation simple entre le rire, émission motivée par des causes diverses – des plus subtiles aux plus grossières et des plus saines aux plus viles – et l’humour, qui, de son côté, règne à tous les degrés de la température, glaciale ou tropicale. L’humour blanc du Lapon Lichtenberg n’est pas l’humour noir d’un habitant de Konakri ou de Touamotou. L’humour n’est pas ce que pense un Vaché morose (le « sens de l’inutilité théâtrale et sans joie de tout »). Cette phrase défaitiste, pardonnable d’un poilu qui aurait mieux fait de déserter dès les premiers jours d’août 1914, ne mérite pas le sort que l’admiratif Breton lui fit. Il n’est pas la « politesse du désespoir ». La joie ne désespère pas. Qui est désespéré? Le mal n’est-il pas en minorité? Parce que je connaîtrais une fin atroce (comme écrivent les journaux de gosses), en aurais-je moins vécu nimbé dans la clarté de la conscience pérenne ? Ne répétez pas que l’humour est innommable par lui-même, qu’on ne saurait en traiter en nom propre. C’est comme si vous me conseilliez de rayer le mot « Saint » de ma carte de visite ; pourquoi celer au peuple ma vocation paradisiaque? N’est-elle pas soutenable? Je n’imagine pas de borne assignable à la lucidité d’un esprit luciférien. La légion nordique des humoristes mélancoliques, à la moustache tombante et au regard aqueux, participe de la spécialisation littéraire que je vilipende. Le comique de profession rejoint le pétomane pimpant. Quoi qu’on pense de la qualité occasionnelle des prestations logomachico-comportementales de Dali, l’exhibiteur de l’Éloge du pet (manuel de l’artilleur sournois) n’en reste pas moins, avant tout, un graphiste de génie ; le clown en lui n’a mangé ni l’artiste, ni l’intellectuel ; jusque dans la multiplication finale des pseudo-gravures présignées, règne l’esprit démoniaque et divin du «Le sérieux est où je suis», par quoi la propriété artistique endure, au dépit des comptables, la défenestration qui plaît aux astres.

Pour conclure d’une statistique connue cette petite philosophie du rire, répétons que le métabolisme humain appelle, exige, revendique au moins 17 (j’ai dit dix-sept, quinze et deux) minutes de rire journalier. Dans le cas d’un liseur fixé à son livre du matin au soir, ou bien ce vaillant trouvera sa pâture dans le texte, ou bien non. Or il l’y trouvera ! – j’entends que, s’il ne trouve pas cette prose comique, sa survie exigera bientôt qu’il la trouve risible. Ainsi s’expliquent les revirements dont sont régulièrement victimes les philosophies graves : nous aimons brûler un philosophe que nous feignîmes d’adorer, si ce con, faute d’arroser à temps notre humus rieur, au fond nous fit toujours chier. À l’inverse, tout comme, selon St Augustin, celle dont nous localisâmes le point G nous en sait une reconnaissance perpétuelle, nous-mêmes nous ne manquons pas de révérer toujours un philosophe qui fut assez adroit pour ne jamais manquer de nous faire rire à la bonne heure. Isidore Ducasse, une fois bien lu, n’a plus que des fidèles.

Advertisements