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Charleville 1854, Harrar 1891.

Les ordonnateurs de dissertes, amis des Doubles générateurs du genre scolaire des parallèles, aiment accoupler les vedettes de notre littérature : Corneille & Racine, Voltaire & Rousseau, Lamartine & Hugo, … jusqu’à, pourquoi pas ? Sartre & Aron. L’excentricité de Lautréamont pouvait sembler le rendre impropre à ce type de rencontre passablement fortuite, participant, davantage que de la réalité des textes, d’une conjonction entre la binarité de la vision scolaire et la rareté des littérateurs cernés par l’anthologie. Ducasse Isidore (Montevideo) n’a pas évité d’être quelque peu contemporain de Rimbaud Arthur, (Charleville), poète qui devait laisser, lui aussi, une œuvre de jeunesse de deux ou trois cents pages. La fortune des Illuminations tient à une obscurité, qui ne requiert guère la logique : énigme liée à la condensation des significations ici entendues comme images non concepts. La statuette funéraire, par Giacometti, du piéton Rimbaud se laisse facilement grimer en Christ aux pattes ambulatoires (ne parlons pas de celles qui servent à la préhension et à la mastication des aliments). Concision, énigme, calendrier, puis les blasphèmes, que, chrétien appliqué, Arthur réserve au crucifié – quand Lautréamont ne semble frayer qu’un Dieu abstrait, tantôt mythologique, tantôt philosophique – voilà ce qui, le temps d’une disserte, permet d’apparier Rimbaud et Ducasse, lequel, comme mythe, vire plus facilement côté Masque de fer que côté Christ. Le « mythe de Rimbaud » (son audience, son renom, très supérieurs à ce qu’un poète, même immense, obtient d’ordinaire de la postérité) s’explique moins par ses textes que par sa vie, faite, comme celle de *Jésus-Christ, pour paraître exemplaire aux mécréants de fraîche date. Ayant accordé quelques années à la *poésie, à la *pédérastie, manifesté des dons éminents dans ces deux belles disciplines, l’homme passe aux choses sérieuses : il apprend les langues, voyage, commerce ; puis meurt, martyr, une jambe en moins, dans un hôpital à Marseille – non sans avoir, peut-être (l’incertitude a ici son prix), plié le genou qui lui manque devant le Créateur réhabilité. Le mérite essentiel de ce parcours – tant aux yeux de l’homme de lettres, toujours un peu maso, qu’à ceux de l’analphabète aux mains rugueuses – est d’avoir très tôt remis la *littérature à sa place : un jeu de société bon à occuper les oisifs. Triomphe du réalisme commerçant? Bien qu’il admette qu’un jeune auteur se développe en s’opposant (libre aux nouveaux d’exécrer les ancêtres : on est chez soi et l’on a le temps), ce n’est pas ce que fit Rimbaud quand il emprunta à Hugo et d’autres l’idée de poète-voyant, à Baudelaire la théorie et la pratique du dérèglement des sens. La «lettre du voyant» sera largement reçue, parce qu’elle ne suggère rien d’essentiellement neuf, accentue seulement avec force des positions déjà bien repérées. Rimbaud du reste s’apercevra vite que cette voie est une impasse. (Oh!) la littérature est chose si vertigineuse, parfois – lorsqu’on commence d’être tenté de la prendre au sérieux –, que l’homme de bien ne saurait trop louer un poète qui lui enseigne, par son exemple, que ce qui compte dans la vie, c’est la vie, et qu’il y a un temps pour se divertir et un temps pour vivre : c’est-à-dire travailler, jouir, souffrir, boxer, voir le monde, gagner des sous. Inondez cela de la bonne essence Isabelle Eberhardt des traverseurs de déserts, le *cocktail sera d’une saveur irrésistible à tous ceux que le littérature ennuie, et qui n’attendent qu’un mot pour confesser que la vie, comme ils disent, est une affaire plus sérieuse : nulle génération mieux que celle des « vingt ans en 1968 » ne fut disposée à savourer l’amateur de ce sport énergique. – Quand Isidore Ducasse décéda, il ne laissa, lui, nul signe qui témoignât d’une aspiration autre que la carrière des lettres. Si le lecteur préfère la boxe, la folie, Paris-Harrar, qu’il passe son chemin : la littérature est le seul terrain où puisse se rencontrer l’auteur des Poésies. De ce court volume, on apprendra les principes d’une position si étrangère aux attitudes mentales reçues que c’est en fait la logique qui, dans son évolution, permet d’en montrer le tour. Rimbaud ne livre pas une méthode de composition, n’appelle pas une philosophie du texte, n’entreprend rien d’homogène à une science ; il impressionne, méprise qui le développe : il tolère, tout au mieux, qu’on l’interprète.

Historiquement, Ducasse et Rimbaud n’ont pu se rencontrer ni même se lire (Rimbaud aurait pu voir les Poésies, mais c’est très improbable). Leurs conceptions de « la poésie » sont parfaitement étrangères, à cette réserve près que Rimbaud réagit lui aussi au *mal du siècle, le condamne avec une virulence égale (en particulier *Musset). À partir d’une même identification du négatif et de la condamnation de ce que Rimbaud nomme l’égoïsme des « auteurs » auto-proclamés, Ducasse « la poésie personnelle », leurs deux conceptions du « positif » divergent absolument :

  • Dans la conception du plus jeune, on voit un homme qui veut se faire « voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » [Rimbaud souligne] se livrer à mille recherches douloureuses, expérimenter des drogues, multiplier les changements d’horizon, s’essayer aux vésanies sexuelles, « s’implanter et se cultiver des verrues sur le visage », exposer son cerveau aux dérives, etc. : tout cela en vue, travail horrible, de mettre à jour une sorte d’homme nouveau (préférable à l’ancien, espère) ; nous sommes en présence d’un enfant qui, pour voir, soumet son animal familier (son esprit et son corps) à des tourments variés ; le lecteur, rendu complice de l’inquiétant chercheur, est convié à déchiffrer ses carnets d’exploration. Si Isidore Ducasse avait lu la lettre du voyant, il n’aurait pas manqué d’y dénoncer, exhaussé sur la table de café des révolutionnaires d’un soir, le plus vivace représentant contemporain de cette conception féroce.
  • Dans la conception de l’aîné, la littérature est pensée pour ce qu’elle est : un jeu étrangement sérieux (appréhendé sous une clarté mathématique), mais menacé d’irrémédiable légèreté s’il prétend, comme plusieurs de ses représentants les plus fameux le lui proposent, se dégager de tout impératif moral ; l’objectif du poète reste modeste : il ne cherche ni voyance, ni surhumanité ; sa *mission est fraternelle, ne se flatte ni d’essor mystique, ni de fuite solitaire, sans garantie d’un point de retour, d’un aigle hors du charnier natal ; il ne vise pas à brûler les étapes, mais à en connaître l’ordre ; se concentrant sur son propre travail, la poésie, il en suggère une conception si ample, si peu réservée, que *TOUS sont appelés à y coopérer.

Entre ces deux conceptions, le choix ducassien est clair : Maldoror outre la première, Poésies I la dénonce, et Poésies II trace un programme de salubrisation des lettres en multipliant les exemples de *corrections qui illustrent la première issue matérielle et spirituelle qui s’offre à la poésie sitôt qu’elle refuse de s’assimiler à l’expression symptomatique d’une maladie de la personnalité. Se dégage ici la triple condition de possibilité d’une *science de la poésie : rejet de l’idée maniaque du chef-d’œuvre intouchable (aspect esthétique), décision de privilégier partout le choix de la *bonté (aspect éthique), investigation systématique des emplois de la valeur *imaginaire (aspect logique).

De l’écart de ces partis, celui des destins littéraires se déduit : Rimbaud a pu devenir une icône, une base de mythologie pour esprits éventés. Ducasse reste un homme de lettres proposé à la compréhension des réfléchis. C’est ainsi qu’en juge le professeur Georgin – universitaire belge qui fut l’interlocuteur de Lacan dans sa célèbre Radiophonie – mais il abuse du théorème de Thalès-Ségur quand il écrit, au dos de Lautréamont, le texte du vampire de Jean-Michel Olivier, publié en 1980 dans sa collection Cistre :

« Je n’ai jamais partagé l’unanimité laudative qui se fait autour de Rimbaud Une page, certes, est exceptionnelle et traverse comme un éclair la littérature de tous les temps. C’est la célèbre Lettre du Voyant. Le reste relève des petites filles modèles, ou des adolescents boutonneux. Les Chants de Maldoror, en revanche, me paraissent un livre-charnière. Ils clôturent la poésie qui précède, comme une porte qu’on referme définitivement. Ils ouvrent large une autre voie. »

Si Lautréamont ouvre (ce n’est pas moi qui écrirai le contraire) un monde intellectuel, Rimbaud a indéniablement ému aussi, essentiellement dans ses proses, un diapason poétique inouï. Usant du procédé de l’énigme (avec ou sans clé ? cela fait partie de l’énigme) – il fomenta une kyrielle d’essais herméneutiques issus de lecteurs intrigués. Tel est son pouvoir crétinisateur. Ceux qui, dans la posture de l’acolyte, se sont adonnés à ce genre d’exercice interprétatif, ont promu Rimbaud rival vainqueur de Nostradamus (ne visant que l’histoire, le prophète est inférieur ; mais, lisez quelques uns de ses quatrains en parallèle avec une illumination bien choisie : vous m’en direz des nouvelles). Tel est l’inconvénient du rimbaldisme : il n’appelle en droit que la révérence active de l’adepte allumé. Il tient au religieux, provoque au mimétisme randonneur, expose à la trivialité. Comme Lennon ou Bowie, Rimbaud a ses groupies. Il est, pour les plus farouches, LE Poète incarné, comme Jésus est LE Messie. Fanatisme froid, fétichiseur de phrases, inexplicable en tout autre climat culturel qu’un monothéisme allangui. – Bien qu’un critique ait dit que Lautréamont était pour un surréaliste l’équivalent de JC, Ducasse induit au contraire une interrogation philosophique où sa personne ne tare pas d’une pesanteur obsédante l’essor de la pensée qu’il motive. S’il s’avérait que Ieschoua « n’a jamais existé », le christianisme, religion de l’incarnation, serait sapé. Envers Ducasse, le lecteur (c’est peut-être la haine mais c’est peut-être une vection très positive qui l’avive) opère à ses propres frais, sans se croire tenu de reverser un pourcentage en fin de mois au compte de l’auteur honoré. S’il discute, souvent avec une sympathie évidente, les mystères poétiques nombreux qui lui sont soumis, c’est à pied à pied, et la rencontre accidentelle des cils de leurs paupières respectives ne doit pas offusquer, en principe, l’ombre de celui qui feignait de regretter l’opacité de la feuille de papier, opposition à la complète jonction des parties prenantes. Aujourd’hui, via les écrans, les réseaux, le télécontact, cette opacité n’est plus. Les opérateurs de la poésie ont cessé d’occuper des cellules incommunicantes : tel Faria débouchant chez Dantès au château d’If, ces virtuels amis, l’un plus savant, l’autre moins, l’un voué à mourir bientôt, l’autre plus tard, entrent dans une coopération intellectuelle dont la fin reste imperceptible ; mano en la mano ils s’avancent sur les routes de la connaissance universelle. Qu’Arthur s’y rencontre aussi, à la bonne heure. Ce n’est pas l’archange Isidore qui le fera maudire. Leur dissentiment ne porte que sur les mots vrai, vie, être, ailleurs. C’est peu ou c’est beaucoup. Et, si l’on peut déplorer qu’ils n’aient pas eu l’occasion de l’articuler, il faut plutôt s’étonner que, depuis lors, leurs émules respectifs n’aient pas suppléé cette carence. Au lieu de cela, un œcuménisme poétique trompeur s’obstine à faire voisiner sur des socles peu distants ces deux grands célibataires excursifs : comme si, décidément, la polémique métaphysique était morte.

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