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Lautréamont a l’esprit d’irrespect? Oui. Ou plutôt, on dirait que ce poète étrange (car l’épithète satirique ne lui convient nullement) peut tourner tout en risée – sans pourtant en rire lui-même, et même en reprenant ses lecteurs, élèves dissipés, quand ils se permettent de grimacer devant ce qu’ils ne comprennent pas. Étant donné un effet artistique ou littéraire incompréhensible, stupéfiant, ou seulement osé par rapport aux normes de l’heure, on sait en effet que le bourgeois du XIXe siècle a accoutumé de se rassembler devant pour en rire. Nous avons peine à nous figurer que l’Olympia de Manet fut d’abord un objet de franche rigolade, mais les rapports sont là. L’auteur de Maldoror n’ignore pas cette bizarrerie de son siècle, et il en joue : il se plaît à calculer le rictus qui saisira les moins subtils en lisant ce qu’ils prendront pour des facéties – leur gêne, leur agacement, leur indignation, leur répulsion même, mêlés à un plaisir complexe ou l’empêchant. Nul Homais contemporain de Ducasse n’ayant lu les Chants de Maldoror, nous serions réduits, nous aussi, à supputer les réactions de cet homme respectable, si, par un bonheur qui n’a pas été assez applaudi, plusieurs spécimens d’un mental plésiosaurien (Camus, cible facile, et Robert Faurisson étant les plus connus) n’avaient incarné, en plein XXe siècle, les improbables stigmates de l’inaptitude à cette espèce d’alacrité qu’appelle l’intégration intellectuelle du texte ducassien. Ducasse ignore les choses dont il faut rire, et celles dont il ne faut pas rire. Et Faurisson d’ajouter curieusement : «Son Apollon était Joseph Prudhomme» (type bourgeois de la plaisanterie énorme, d’une drôlerie problématique). On a par ailleurs vanté l’aptitude de Ducasse à l’autodérision : « Son bouffon, il le porte en lui. » Sur ces données se sont formés les poncifs d’un Ducasse-farceur, plagiaire grimaçant, singe sans pudeur. Sottises, bien sûr, qu’il ne fait pas balayer d’un revers de main, mais interroger. Au ridicule, Isidore Ducasse ne se complaît nullement. Molière, ce n’est pas lui, certes, mais, non plus Voltaire (qui réécrit Pascal à sa manière), ni même Alphonse Allais (bien, qu’avec ce dernier, nous nous rapprochions d’assez près d’une pente intellectuelle voisine : Allais, salué aussi par Breton, fait du reste aussi figure de méconnu).

Le mot même de « ridicule », qu’il n’affectionne guère, a, en fait, chez Isidore Ducasse, un sens précis d’ambiguïté nulle. Maldoror ne l’applique (deux fois) qu’à une seule chose : la persécution de Dieu à son endroit. Les Poésies, inversant le tir, assurent ridicule d’attaquer les premiers principes (plus ridicule de les défendre) ; ridicule d’adresser la parole à Elohim ; ridicules les hymnes en faveur de la nature. C’est tout. Un sens univoque règne sur ces six occurrences : disproportion entre une grandeur certaine et une petitesse morbide. Rien à voir, donc, avec ces « ridicules » dont s’occupent par vocation, pour châtier les mœurs, le moraliste classique, l’auteur comique : aberrations, travers, excès, jugés tels sur la norme de tel ordre social, moral ou mondain. Ducasse vise, plus radicalement, la disparate qui divise l’homme en défaillance et les vertus qu’il recèle sans les développer : les hommes ne s’évertuent pas assez. Pour s’être lui-même situé dans la lignée de Corneille, de Racine, des grands moralistes attiseurs de la raison humaine, il a vanté l’homme fort, infaillible, non fragile, tel qu’il l’est évidemment par sa culture – sa haute raison, son riche bon sens, toutes ces facultés cohérentes, conciliées, qui le différencient si éloquemment des bêtes, sont capables de tant d’ordre – de véritable ordre – de non-ridicule, que l’on se demande à quoi rime la passion de se fixer sur les défauts correspondants. Il suffit de détrourner son regard de l’histoire, du monde, mesquines obsessions pour petits pervers. « Ridicules » : les conduites de malheur, l’insoumission aux maîtres ayant une vraie autorité, la prétention de survoler les principes, les superstitions, l’abandon des enfants de chœur aux hymnes qui chantent à leur place. Ridicules, le renoncement au savoir ultime, l’oubli des premiers principes, la paresse qui éloigne des systèmes. Vrai savoir, vrai pouvoir, ordre véritable : hommage aux liens initiateurs de la présence au monde, de la connaissance, de la société.

C’est à attester cette faille qu’œuvre, chez Isidore Ducasse, le ridicule. Non à vide, pour je ne sais quel plaisir de l’absurde, mais sur le postulat, trop ignoré, jamais assez rappelé, toujours disponible, d’un ordre véritable, déisme de la loi naturelle, déterminant une morale et une politique de l’homme, ses droits, ses devoirs. Une responsabilité s’ensuit, dont la formule la plus énergique se lit dans les Chants. « C’est un mérite, pour l’homme, que Dieu l’ait jugé capable de vaincre ses souffrances les plus graves. » Au centre cyclônique de la grande critique ducassienne, y échappant, lui donnant sens, luit ce Dieu ignorant du mal, Elohim, caution du bonheur des hommes, apte à les en rassasier sitôt qu’ayant rempli la *mission de la poésie, s’ils en sont capables (et ils le sont), la *bonté de leur pratique les aura promu au sens de la généralité de l’esprit. Pour marquer cette aptitude à l’ordre divin, le ridicule n’est alors qu’une larme – la plus brûlante des larmes, celle qui coule d’une âme de feu au contact de la froideur relative des matières à remuer.

Isidore Ducasse n’a pas jugé nécessaire de s’adapter aux lecteurs de son siècle, en flattant leur « gaieté » de bedaines molles ; c’est assez de montrer que l’inintelligence est atroce; il s’ensuit aussitôt que la bêtise est ridicule. D’où la provocation, constante, et ces accents plus ambigus, qui tendent le flanc à la méprise.

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