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Comme il en va en musique, le mouvement d’une phrase crée une tension que, classiquement, la suite résout. Ébranlé dans un premier temps, l’esprit est calmé dans un second. Ainsi, dans la phrase de Vauvenargues :

« Nous sommes consternés de nos rechutes, et de voir que nos malheurs mêmes n’ont pu nous corriger de nos défauts »,

le premier membre évoque la compréhensible consternation de l’homme qui retombe, et le second confirme, d’un accord parfait avec le premier, le soupçon que celui-ci donna du caractère incorrigible de l’homme. Le sens est homogène, la phrase compréhensible, quasi tautologique. Par contre, si nous lisons :

Nous sommes consternés de nos rechutes, de voir que nos malheurs ont pu nous corriger de nos défauts.

la tension créée par le premier membre n’est pas résolue, mais outrée par le désinvolte « ont pu » du second : l’esprit ne trouve pas le repos que, comme le pied d’un marcheur anticipe le contact du sol, il attend ; la correction est comme arrêtée en chemin ; le sens est inhomogène, il semble qu’il y ait contradiction : si nos malheurs ONT PU nous corriger de nos défauts, est-ce le moment d’être consternés de nos rechutes ? La simple suppression du n’ de la négation cause ce flottement du sens, maintient l’inquiétude, incite le lecteur réfléchi, soit à fermer le livre, soit à chercher la résolution dont l’auteur le priva. Le point décisif est que, loin de se diriger unilatéralement vers une résolution propre à donner un sentiment de repos, de satisfaction, de sens « bien bouclé », Ducasse produit, quand il lui plaît, un effet de déséquilibre, d’attente, d’irrésolution, d’incertitude. La résolution sémantique de l’accord annoncé est différée, et le lecteur ressent cela comme une frustration : le sens ne va nulle part, reste statique, en suspens ; pas de point de repos en perspective. Révolution du langage poétique ? Non, mais tout au moins évolution du mode d’implantation du sens dans la phrase. Ducasse a compris qu’une rupture logique de la maxime classique permet d’apporter une sorte de dérivation au défilé du sens. Il utilise de très brèves cellules de signification (ici une simple négation absente) dont il joue à volonté par rapport aux éléments du texte de départ sans faire intrusion dans ses significations pour les redoubler – comme cela est constant dans les textes ordinaires (sans aller plus loin : dans le présent article), appliqués à dire les choses plutôt deux fois qu’une, crainte que le lecteur ne vienne insérer ses propres options dans la prose dont on le berce. L’écart sert à marquer une durée différente de celle des concepts, à la fois moins nette et plus englobante ; elle les situe en relation, non pas à un savoir de type « inconscient » ou « non dit » chez l’auteur, mais à la capacité du lecteur à inventer son parti quant aux tenants et aboutissants de la phrase proposée dans un état métastable. La poésie supplée ici aux suggestions du contexte (connotations), que le lecteur ne reçoit évidemment pas du corpus étroit, au sens raréfié, fourni par les Poésies. Dans la vie réelle, comme dans les simulations que les auteurs de bonne compagnie s’attachent à en fournir, c’est tout le contexte qui apporte des indications de la nature de celles que la poésie de Ducasse admet en contrepoint des significations qu’il convoque. L’étroitesse de cet engagement (cet « appel d’air » de la signification déçue) interdit au poète un commentaire trop précis, comme serait celui d’une note humoristique, laquelle impliquerait de la part de l’auteur un savoir hypothétique auquel le lecteur n’aurait pas accès. (Pas de mot d’auteur chez Ducasse !)

Nota. Voici, caramel offert au lecteur patient, une résolution possible de (II : 157) par (II : 51) :

Nous sommes enchantés de ne pas retomber dans l’ornière dont nous sortîmes, de voir que nos malheurs ont pu nous corriger de nos défauts. Si nous n’avions point eu de défauts, nous n’eussions pas pris tant de plaisir à nous corriger, à louer dans les autres ce qui nous manquait.

(J’ai supposé que la maxime 157, mal venue, avait lieu d’être corrigée, et je l’ai amendée au niveau de sa majeure : le maintien du terme consternés, peu positif, pouvait être tenu soit pour une inadvertance, due à l’empressement du poète de se faire imprimer, soit pour une erreur volontaire, destinée à permettre au lecteur de vérifier s’il ne dort pas.

Bien entendu, toute résolution n’engage que le soluteur.

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