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Si, dans la réception du texte de Lautréamont, une démarcation aisée s’opère entre « bons lecteurs » et non-lecteurs, il faut ajouter aussitôt que le tracé de cette frontière affecte, quant au Montévidéen, une épaisseur inaccoutumée, ce qui permet d’y cheminer assez longtemps avant de basculer d’un côté ou de l’autre. De « bons lecteurs » s’avéreront non-lecteurs, et cela dans un registre assez large pour embrasser des défections aussi hétéroclites que celles de Faurisson et de Le Clézio. Cette ligne de lecture peut alors s’étudier localement sur l’intellect du concerné à partir d’un stigmate « cicatriciel » signé – témoin d’une métabolisation plus ou moins difficultueuse – la greffe du texte pouvant, finalement, réussir ou échouer, tout pronostic hâtif risquant d’être déçu. J’emprunte cette comparaison chirurgicale à (V, 1), où Lautréamont juge très lucidement de la difficulté d’intégrer sa manière d’opérer à un style de pensée déjà endurci. Au passage, veuillez observer que l’adresse du texte (i. e. de TRÈS jeunes gens), adresse d’une précision qui a pu valoir, posthumément, au poète un certificat de pédophilie littéraire active, table évidemment sur la labilité de la structure mentale de l’enfant, laquelle lui permet, à lui – et en définitive peut-être à lui SEUL (QUI réfléchit comme lui?) –, de s’approprier, après une période de fièvre plus ou moins longue, phase à la fois pénible et voluptueuse, les principes positifs, désormais stables, d’une métabolisation heureuse des éléments ingestibles de l’univers, à commencer par les textes qui offusquent, poils d’orties. Le Clézio présente l’exemple d’une greffe ratée, en dépit des promesses du début. Devenu professeur de littérature française à Albuquerque, Nouveau Mexique, il a dit comment lui fut dérobée, en 1984, à l’aéroport de cette ville, la valise contenant les feuillets manuscrits d’une thèse sur Lautréamont entreprise vingt ans plus tôt. Ici sévit, contre les objets qui l’irritent, la fameuse « malédiction de Lautréamont », qu’évoqua Hergé au début des Sept boules de Cristal (®Pichon-Rivière). Quant à l’orientation, favorable ou non, du processus régénérateur, il est facile de s’en faire une idée au ton employé par le lecteur. S’il est aride, prolongeant de lignes dépressives celles d’un poète dont tous les traits, sans exception, sont dynamiques (conformément au style de dessin préconisé dans son traité Dynamic anatomy par Burne Hogarth, le plus fameux dessinateur de Tarzan) et la verve vitale, cette contradiction marque clairement l’échec de la greffe. C’est ce qui s’observe chez Le Clézio. Quels espoirs, pourtant, ne pouvait-on fonder, géographiquement, sur la rencontre d’un créole et d’un autre créole (la famille Le Clézio résidant à Maurice) acclimatés dans le Midi de la France (Le Clézio vers l’Est, à Nice), loin du Père, grand absent, une enfance marquée par la guerre et la proximité de la mer insufflant son air exaltant!

Le prière-d’insérer du Procès Verbal (1963) parlait de ce livre comme d’un « roman explosif, d’un lyrisme retenu ouvrant sur une sorte d’épopée qui évoque à la fois William Blake et les Chants de Maldoror ». (Il y a pourtant dans ce roman un récit de raticide qui suggère déjà une mauvaise assimilation des règles du billard, pis : un détournement meurtrier de celles-ci.) Lautréamont prétexta depuis lors maintes pages chez Le Clézio. C’est lui qui rédigea le terne article Lautréamont du Tableau de la littérature française – dans lequel c’est, bizarrement, à l’article Baudelaire, signé Alain Jouffroy, que se lisent les bons propos sur Isidore Ducasse. Il donna un autre article au numéro spécial de la revue Europe, un autre – L’autre est Lautréamont – au numéro spécial de la revue Entretiens, et d’autres, sûrement, ailleurs, qui m’ont échappé. Enfin il préfaça cette édition Hubert Juin des Œuvres complètes (Poésie/Gallimard 1980) si conclusive aux yeux d’ « Elseneur » qu’elle périmerait d’avance et pour mille ans toute recherche para-ducassienne (àELSENEUR). En tous ces essais lecléziens, le texte lautréamontique est doublement connoté de primitivisme (référence aux divers *sauvages chez qui JMG ne suggère pas que Ducasse aurait pris leçon, car c’est en lui-même, à une certaine profondeur archéomantique, que le poète aurait atteint l’état sauvage) et de lycéanité ; repointe ici un peu plus que le bout du nez du « collégien presque génial » qu’infligea à l’intelligence, au péril dolent des maux d’Onan, un lecteur d’Oran (au soleil s’entend).

La pilule amère implique un choix de lecture réactionnaire : aux termes de quoi l’on aurait affaire à un texte qui ne dit rien à l’intelligence. Celui qui ne comprend pas suggère qu’il n’y a rien à comprendre. Trait classique. Il s’agit de s’immuniser d’une prose qui enfiévra. On produit à cette fin un grand nombre de lignes plates, de nature à ennuyer le problématique lecteur tout autant que l’auteur. Tout devrait se passer, par la suite, comme si l’un et l’autre n’avaient rien lu de l’auteur conjuré. – L’autre option consiste à reprendre la plume que l’auteur avait laissé tomber, à montrer qu’il restait beaucoup à dire dans le style inventé par lui.

 

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