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Le théorème est railleur de sa nature. Il n’est pas indécent. Le théorème ne demande pas à servir d’application. L’application qu’on en fait rabaisse le théorème, se rend indécente. Appelez la lutte contre matière, contre les ravages de l’esprit, application.

(II : 103)

La raillerie est inhérente au formalisme en tant que celui-ci recadre les énoncés dans une combinatoire dont, logiciellement parlant, on peut de ce fait les tenir issus. Dans ce nouveau cadre, promus théorèmes, ils brillent d’une lumière propre, qu’on altère en les interprétant dans un contexte physique ou moral. Cette application qu’on en fait, pour regrettable qu’elle semble aux yeux du mathématicien pur, du poète aux mains blanches, n’en est pas moins nécessaire tant du point de vue de la morale que de la poésie même, s’il est vrai que celle-ci vise la *vérité pratique. C’est au prix de l’*indécence. Prix minime. Tant qu’on garde le sentiment de la forme, la raillerie reste perceptible. Cela ne nuit pas : cela éclaire. En pratique, pour vérifier le caractère railleur du théorème, on saisira une suite d’énoncés relatifs à des circonstances banales, sources si riches d’indécences (par exemple l’existence quotidienne d’un ménage, la vie amoureuse d’Albert Camus, les contingences du gouvernement d’un État, les rêveries d’un adolescent, etc.) Cela fait, on recherchera les constantes, soit manuellement, soit au moyen d’un logiciel adapté. Puis on relèvera les associations les plus fréquentes entre ces constantes. On construira alors les formes implicatives propres à donner de ces associations une formule élégante. On sélectionnera les plus simples de ces formules, et on vérifiera qu’elles sont indépendantes entre elles. Quand on jugera qu’on en possède assez, on les mettra à part au chapitre des axiomes. On s’appliquera alors à les combiner en sorte de produire des énoncés plus complexes, dont certains pourront se rencontrer au nombre des énoncés précédemment dégagés et non retenus comme axiomes. Tels sont les théorèmes. Du contraste né entre le style d’origine et le style d’arrivée, naît l’effet railleur associé à Max (d), maximum de densité sémantique issu de la concision commune au théorème et à la maxime. L’effet railleur résulte, du point de vue de la littérature, de la mise sur le rail logique de ce qu’on imagine lié à l’ordinaire vaporisation des cas. C’est le temps, en l’espèce son unité banale, l’heure, qui est raillée dans ces sortes d’énoncés qui feignent de se camper dans un lieu d’éternité. – La séparation des deux cultures, forfait majeur de l’école, dont gémissent à toute heure les enfants d’esprit, fait qu’il n’est pas facile de trouver dans sa bibliothèque des textes résultant d’une procédure de ce genre ou pouvant y être assimilés. Hormis chez Isidore Ducasse, on en trouve chez Queneau, chez Lewis Carroll. Balzac, bien qu’étranger à la mathématique, a donné dans certaines études non romanesques des exemples savoureux de raillerie théorématique ; tels (tirés de la Physiologie du mariage) : « Une femme honnête est essentiellement mariée », « Une femme honnête a moins de 40 ans. », « Une femme mariée qui a une voiture est une femme honnête », « Une femme logée au troisième étage (les rues de Rivoli et Castiglione exceptées) n’est pas une femme honnête », « Un mari ne doit jamais s’endormir le premier ni se réveiller le dernier », « La femme est pour son mari ce que son mari l’a faite », etc. On notera que Balzac multiplie les « axiomes », mais n’énonce pas de théorèmes stipulés. Je suppose qu’il pressentait son inaptitude à l’exercice que les mathématiciens nomment « démonstration », chose en effet aussi ennuyeuse à lire qu’à construire, car elle relève d’une sorte d’assembleur (langage de programmation au plus près du langage-machine) mental, et l’on cherche à en mécaniser les procédures afin d’en décharger l’esprit humain, qui a mieux à faire (la correspondance de Curry-Hoare – qu’anticipe implicitement (II : 103) – encourage le chercheur en l’assurant a priori qu’à toute démonstration correspond un programme). – Si la raillerie est drôle, ou non, est affaire de goût personnel (ou plutôt d’évolution intellectuelle ; passé un seuil, on ne rit plus, sinon des facéties de Dieu), mais il est clair que la raillerie se distingue absolument de l’ironie, la raillerie procédant d’un simple écart intercontextuel : le comique, si l’on accepte cette interprétation subjective, jaillit du choc des visions respectivement impliquées dans la personnalité des styles contrastés. Pour un temps, il faudra convenir que toute page non comique demeure suspecte de monocordisme ou étroitesse de la pensée. Et comme ceux qui lisent, écrivent, ne sont bons qu’à cela, ne font que cela, et que leur métabolisme exige, à l’instar de tout marcassin de l’humanité, son minimum quotidien de dix-sept minutes d’esclaffement tonitruant, il serait cruel, de la part d’un auteur sérieux, de priver son lecteur et lui-même de ces minutes explosives, dont il est si facile d’émailler son chemin si l’on garde au sens la précarité de l’humain.

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