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Au XIXe siècle, la poésie a alternativement surestimé et sous-estimé sa puissance : s’élevant jusqu’au ciel ou rampant jusqu’à terre, elle a méconnu les principes de son existence, et a été, non sans raison, constamment bafouée par les honnêtes gens (IV,2). En particulier la question de sa nocivité, abordée dans le cadre de la discussion du « mal du siècle », a été insuffisamment traitée ; sa résolution impliquait une analyse qui examinât le rôle de la poésie, évaluât le rapport entre les bornes possibles et les bornes souhaitables de son action, et calculât les pentes accessibles à la variation de ce rapport, sans préjudice des algorithmes adaptés à l’emprunt des plus prometteuses. Négliger ces questions équivaut à adopter la naïveté du point de vue des chercheurs qui, dans l’ébriété de la recherche, ne se soucient pas des suites, éventuellement redoutables, que celle-ci comporte. Développée en puissance, la poésie n’est pas moins dangereuse qu’un réseau de centrales nucléaires. Le bien dont elle est capable donne, en valeur absolue, la valeur minimum des maux qu’elle est susceptible d’occasionner: c’est dire que ce qu’elle peut en bien, elle le peut davantage encore en mal. Les poètes n’ont pas le droit de mépriser la morale. C’est techniquement qu’il convient d’apprécier le problème. Au niveau le plus bas, celui de la confection des textes, il est lié à l’aménagement de la *vérité pratique. Au niveau le plus haut, celui de la considération de nos relations plus ou moins difficiles avec *Elohim, il est lié au choix de la *bonté. En le posant en termes pseudo-religieux, les poètes se sont trompés les uns les autres. Ils n’ont pas cessé de se figurer que l’absolu était à portée de *vers, que le *poème en tenait lieu. Ils n’ont pas été modestes. Il fallait commencer par revenir au bon sens, examiner, comme Descartes, ou comme un ingénieur visitant un terrain dévasté par l’incendie, les évidences premières, en tirer des théorèmes d’une subtilité croissante. Cela n’a pas été fait. Cinquante-deux ans après les Poésies, Léon Daudet, dans Le stupide XIXe siècle, en est toujours à rappeler les évidences du bon sens, auxquelles, certes, il faut bien commencer par arrimer l’appareil, mais au-delà desquelles Isidore Ducasse se trouvait déjà en 1870. Entre-temps, on avait vu parader, Barrès en tête, les poètes de l’école trompettiste, véritable honte de l’intelligence. Les guerres sont le prix de la bêtise. Les poètes n’ont pas le droit d’être imbéciles. Ils sont tenus de savoir la puissance de leur art, de l’exercer au mieux.

 

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