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Chanter l’ennui, les douleurs, les tristesses, les mélancolies, la mort, l’ombre, le sombre, etc., c’est ne vouloir, à toute force, regarder que le puéril revers des choses.

(2e lettre au banquier, 12 mars 1870)

 

Désignant par là ce qui nous amoindrit et nous étiole, Isidore Ducasse parie clairement en faveur d’une face occulte radieuse, à façonner ou à exhiber. Ce n’est évidemment pas – comme l’écrit Edmond *Jaloux par un contresens extravagant – sa « conception » personnelle qu’il qualifie de « puéril revers des choses », mais le parti-pris d’adultes immatures, dont il y avait lieu de s’attendre à plus de fermeté. Il ne faut pas confondre l’enfance avec la puérilité. Puérils sont les vieillards qui se trompent sur le sérieux de l’enfance, l’alimentent de produits fadasses ou pernicieux; puérils sont les jeunistes qui font retourner leur habit, pensant que le revers en paraîtra plus frais. Ducasse ne s’est jamais soucié de l’enfance que pour l’élever, la grandir, la rehausser. N’oublions jamais qu’étant, par suite d’un retard de deux ans dans ses études, le plus « grand » de sa classe, il a parmi ses condisciples occupé, dès ses treize ans et demi, un rôle d’aîné. L’avers adulte des choses, c’est ce qui en paraît dès l’instant où le poète accepte d’assumer sa position de guide, acquise par la maîtrise de l’appareil du langage – sans se dérober, par des contorsions enfantines, à la responsabilité que ce pilotage implique sur la moralité publique et le règlement des affaires: le poète n’habite pas un nuage, et si ce qu’il profère à un sens, il ne saurait faire fi des retombées pratiques des précipitations qu’il fomente. Le puéril revers des choses est, en contraste, ce qu’il en semble quand, loin d’assumer sa force, l’écrivain préfère abandonner sa barque aux courants en vogue, sa pensée au néant, son intelligence au hasard, sa volonté au vide, ses associations aux automatismes, son poème à vau-l’eau – comme s’il suffisait de laisser tomber les bras pour avoir du génie! – et se réfugie en pleurant dans les bras de l’esthétisme sitôt qu’il est soupçonné d’avoir dit quelque chose. Le pessimisme, le dégoût de soi, la réalité noircissant à vue d’œil, l’absurde consacré roi en concurrence avec son compère le sexe, le derrière humain triomphant de la raison pompette, la suppression de la ponctuation, la réélection de Sade au secrétariat perpétuel de la section des Piques, sont le prompt résultat de cette démission aveugle. La démission de la poésie est facile: il suffit de cesser de réfléchir à la direction que nous sommes capables d’imprimer à nos ordres. Ce n’est pas avec, au bec, le blanc lacteux pompé sur une nourrice au pair, ni avec au sexe un reliquat idem, que l’homme peut occuper les postes de responsabilité de l’univers, ceux qui se postulent, sereinement, du simple fait de la géométrie du style. Cette expression si nette, le puéril revers des choses, – employée, c’est vrai, dans une simple lettre, mais fort claire –, n’a pourtant cessé de prêter aux confusions les plus curieuses : Julien Gracq, vieil idolâtre de l’enfance, réitère la méprise d’Edmond Jaloux : puéril revers des choses signifie pour lui aussi on ne sait quelle « vérité première » à laquelle, par le privilège de la candeur, l’enfant – et le poète, cet enfant prolongé – accéderaient, grâce à Dieu ! Je ne vois pas d’autre interprétation à cette phrase de l’article Lautréamont toujours (Préférences, p. 127) : « Lautréamont souligne à plaisir qu’il chante “ le puéril revers des choses ” : le sens nous paraît littéral. » Pitié. Ce contresens grossier paraît ici introduit histoire de voir si le lecteur dort déjà. Ainsi, dans une conversation de fin de soirée, quand nous sentons qu’un convive cherche à nous duper en feignant de prêter à nos propos une attention qui s’évade, nous glissons dans notre exposé, sans hausser le ton, quelque bourde révoltante, comme l’aveu de notre complicité dans l’assassinat du duc de Guise, ou des injures odieuses. – Pour conclure, observons que l’expression en cause disparaît de la proposition correspondante (I : 39) que, moins d’un mois après, lui substituent les Poésies :

l’homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres. C’est ne vouloir, à toutes forces, considérer qu’un seul côté des choses.

Dans cette version définitive, l’avers, le revers ne sont plus opposés comme l’adulte et l’enfant inapte. Ce n’est plus en fonction d’une qualité de maturité, plus grande sur un versant que sur l’autre, que le malheur est rejeté des descriptions livresques – mais seulement parce que son obsession tend à cantonner la lecture sur un seul plan (que la phrase ne qualifie plus). On surprend sur l’exemple de cette menue correction comment la suppression d’un adjectif suffit à orienter la poésie vers sa propre géométrisation: il y avait la contradiction de l’adulte et de l’enfant, le second décrié au profit du premier; il n’y a plus que les deux faces d’un ruban. Il y avait la condamnation associée au malheur; il n’y a plus qu’une prescription de non-partialité.

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