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Il est souvent lâche de dire en plaisantant des choses sérieuses. Sous couleur de légèreté, on les prive de l’énergie qu’elles impliquent. On rend ainsi simplement citationnel, allusif, bénin un propos qui, pour agir, voulait qu’on le tonnât.

Le père Félix

On peut douter qu’Isidore Ducasse ait rencontré, en septembre 1869, à Vienne, le jeune Freud alors âgé de treize ans et quatre mois (l’intelligence de cet enfant était alors dans sa plus belle phase). Les entretiens qu’on leur prête, placés sous le signe de la tentative de détournement de mineur intellectuel, ont donc un caractère hypothétique peu niable. Il n’est pourtant pas invraisemblable, si l’on accepte d’y réfléchir, que celui qui fut, dit-on, à l’origine des *apparitions de Lourdes et du commerce subséquent ait été aussi l’un des instigateurs occultes de l’exploration freudienne et du commerce afférent. Les agents secrets d’Elohim sont ainsi souvent chargés de missions successives, qui ne semblent disparates qu’à la gravité d’une inspection non soutenue par les ailes de la philosophie. Un magnifique triptyque, tardif ornement du musée Martial Canterel, illustre ma thèse (photo Roger Viollet) : au centre, Isidore Ducasse, vêtu d’une robe blanche ceinte en bleu, et dissimulant – mal – un cigare producteur d’une fumée épaisse, gouverne de la main droite une cohorte indéfinie de pèlerins, qui pullulent en masse dans le premier panneau latéral, cependant que, dans le second, gouverné par la main gauche, s’observent, en des centaines de milliers d’alvéoles contigus inclus dans l’extension de la manche de la fausse Vierge, autant de couples formés d’un annotateur assis et d’un parleur allongé (les quatre combinaisons de sexes sont inégalement représentées). Quoi qu’il en soit de ce regroupement pictural peut-être mythologique, cette façon de fixer en tête-à-tête l’attention du lecteur malade en vue de lui confier sans retard le gouvernail des interprétations, ne semble pas, surtout si l’on se rappelle les leçons de Maldoror concernant la nécessité de s’approprier d’une manière brusque l’argent d’autrui, avoir eu de disciples plus distingués que les promoteurs de la cure parolière induite par le grand cigarier de Vienne. Sans compter (ces coïncidences numériques sont faites pour éveiller l’attention du lecteur soupçonneux) que si les lettres d’Isidore Ducasse à sa banque (5 rue de Lille) eussent subi le retard postal non exceptionnel d’un court siècle, elles fussent infailliblement tombées aux mains de Jacques Lacan, penseur et thésauriseur qui enracina la quaternité des discours dans celle des modalités du rapport à l’argent image de celle des rapports au mal propre. Je rappelle que nous raisonnons ici dans un espace où le mal existe et où des curateurs proposent d’y remédier contre finance; on a quatre grands types de comportements d’argent :

  • (H) ceux qui trouvent du plaisir à le dépenser sont la clientèle qui assure la survie des curateurs payés: ils se plaisent si bien à être curables, qu’ils se font curés réguliers (ils sont en particulier les fidèles suppôts de la psychanalyse, à laquelle ils fournissent à la fois sa meilleure base d’exemples théorisables et son pacage le plus gras);
  • (A) ceux qui trouvent plus de plaisir à l’encaisser qu’à le dépenser ne s’adressent aux curateurs payés que dans la perspective de devenir eux-mêmes curateurs payables: leur clientèle, à condition d’être assez régulière, assurera les soins de leur mal propre;
  • (U) ceux qui ne trouvent pas de plaisir à le dépenser ne s’adressent pas aux curateurs payés; ils tendent à trouver leur propre système du bien, à développer des théories impayables; si leur mal comporte une composante foncière, elle reste incurée;
  • (M) ceux qui trouvent autant de plaisir à l’encaisser qu’à le dépenser se font exploiteurs intempérants, ne se soucient ni de leur propre mal ni de celui qu’ils répandent; ce sont les maîtres du monde.

Dans ce système à quatre places, où le couple privé (H-A) n’observe pas sans jalousie le couple public (U-M) détaillant ses propres arpèges, on voit que certaines catégories tombent hors-discours; elles n’y tombent que parce qu’elles tombent hors-cure: ainsi, tous ceux qui ne sont pas capables d’adresser une demande de soins à un curateur (A) et qui ne trouvent pas en eux-mêmes la ressource qu’il faudrait pour s’épancher, ne hantent pas les salles d’attente, cultivent leur mal soit à l’intérieur (pychosoma) soit au dehors (délinquance). Ce sont les classes abjectées par un discours qui ne les atteint pas. Soulignons qu’ils ne sont incurables – et dangereux malades – que par rapport à un système comme celui que je viens de croquer, bornant a priori ses soins à ceux qui les requièrent (tous souffrants mineurs puisque très capables d’articuler une demande: leur éloquence garantit leur aptitude à la talking cure, nourrit la positivité des statistiques de guérison suivant celle-ci).

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