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La poésie (I : 60) campe un élève de seconde (soit, pour abréger, Holzer) hospitalisé depuis un mois déjà à l’infirmerie du lycée [de Pau]. Visité par sa maman, Holzer la dépêche chez son condisciple Isidore pour l’incliner à une petite visite compassionnelle. Il vient. Mais l’infirmerie n’est pas un endroit pour une conversation sérieuse. Isidore conseille à Mme Holzer de prendre son fils chez elle quelques jours : ils y seront mieux pour causer. Isidore voit quotidiennement Holzer une heure ou deux, parfois moins ; leurs entretiens viennent vite à bout des rêves de persistance du jeune homme, dus à une absorbtion immodérée de vers de Musset (« deux charognes » – les strophes du pélican et du laboureur – semble à lire dans l’acception potachique du mot charogne : « morceau où les vers se sont mis »). Ce court récit est l’un des premiers à relater une sorte de psychanalyse-éclair ; je m’étonne qu’il n’ait pas été salué à ce titre (m’entendez-vous, Madame Roudinesco ?) Loin de le croire inventé comme tant de paraboles pour les besoins de la cause, j’y lis une page vécue. Bien après Werther, la mauvaise littérature restait susceptible d’effets analogues. Pour vérifier que le récit n’a rien d’excessif, donnons la parole au professeur Hare. Intervenant à la fin d’un colloque de Royaumont, juste avant la discussion générale, il nous fit, dans le crépuscule du soir, un récit de la même eau que celui de Poésies I. Il est rare qu’à près d’un siècle d’intervalle deux témoignages s’accordent si bien. L’exposé date de 1958, les faits remontent à 1949 environ. Les Actes parurent en 1962 aux éditions de Minuit sous le titre La Philosophie analytique. Ouvrons-le, page 305. C’est R. Hare qui narre :

Cela se passait chez moi, à Oxford. Je ne peux pas aujourd’hui me rappeler exactement tous les détails, mais j’essaierai d’être précis. Il y a environ neuf ans de cela, nous avions à la maison un jeune Suisse de Lausanne. Il avait 18 ans environ et venait de terminer ses études secondaires. Il sortait d’une famille protestante, était sincèrement religieux et pénétré des idéaux les plus élevés. Ma femme et moi ne lisons pas très bien le français, aussi n’avions-nous à la maison que quelques livres français. Mais ceux que nous avions, nous les mîmes dans sa chambre. Ils comprenaient les œuvres de Villon, les Confessions de Rousseau, et enfin l’Étranger de Camus. Notre ami était chez nous depuis une semaine et nous pensions avoir trouvé en lui un jeune homme enjoué, vigoureux, enthousiaste, de ceux dont nous aimons tous à faire la connaissance, quand un beau matin, à notre grande surprise, il nous demanda des cigarettes (il n’avait pas fumé jusqu’alors), et se retira dans sa chambre où il fuma cigarette sur cigarette. Il ne descendit que pour les repas, au cours desquels il ne dit pas un mot. Le soir, après le dîner, où il avait fort peu mangé, il dit qu’il allait se promener. Il sortit et passa les trois heures suivantes, à ce qu’il nous apprit plus tard, à tourner en rond dans Port Meadow (une espèce d’immense prairie assez marécageuse au bord de la Tamise à la limite d’Oxford). Comme nous commencions à nous inquiéter de ce qui pouvait tant le préoccuper, nous le fîmes s’asseoir dans un fauteuil à son retour, vers onze heures, et lui demandâmes ce qui n’allait pas. Il ressortit de ses explications qu’il avait lu le roman de Camus, et s’était convaincu que rien n’a d’importance. Je ne me souviens pas très bien du roman; mais à la fin, je crois, le héros, sur le point d’être exécuté pour un crime qui même au moment où il le commit ne lui sembla pas avoir beaucoup de sens, crie, avec une conviction profonde, à la face du prêtre qui tente de l’amener à se confesser et à recevoir l’absolution : « Rien n’a d’importance ». C’était de la vérité de cette affirmation que notre ami s’était convaincu. C’était là pour moi à beaucoup d’égards une expérience peu ordinaire. J’ai connu un très grand nombre d’étudiants à Oxford, mais jamais aucun qui ait été affecté de la sorte; et quand je raconte l’histoire à des Anglais, ils croient que j’exagère ou que notre ami suisse devait être bizarre, anormal. Mais il ne l’était pas du tout. Il était le jeune homme le mieux équilibré qu’on puisse trouver. Il n’y avait pourtant aucun doute que sa lecture avait agi sur son esprit avec violence. Et, le voyant là devant moi dans son fauteuil, je pensai qu’en ma qualité de professeur de morale je devais avoir quelque chose à lui dire qui fût en rapport avec sa situation.

Je ne cite que le début de cet exposé prolixe (on croit entendre le père d’Édouard), qui fait valoir en contraste la sobriété du récit ducassien. Hare parle jusqu’à la page 319. Commence alors, page 320, la discussion, présidée par Ferdinand Alquié, entre les précités et MM. Quine, Montefiore, Acton, Jean Wahl et des meilleurs. On appréciera, j’espère, la candeur du professeur Hare, et l’étrange fatalité qui fit que, pour toute littérature (française), il n’avait à disposer, à portée des yeux d’un adolescent de passage, que les ouvrages de trois criminels, à des titres divers. La pente, fatale, dont parle Ducasse à propos de Musset, est ici dégagée de la façon la plus nette :

  •  – le jeune Suisse lit l’Étranger ;
  • – non fumeur, il se met à fumer ;
  • – bon mangeur, il se met à jeûner ;
  • – bon vivant, il s’habitue à errer sur les bords marécageux de la Tamise…

Sans l’appui de ce professeur de morale naïf, mais attentif, on devine le cinquièmement. La Tamise entraîne un corps humain… Je sais que les auteurs cyniques rient à gorge déployée lorsqu’on évoque devant eux la possibilité que leurs livres tuent, ou même soient lus. – « Un imbécile de moins », disait, prétend-on, Goethe en pareil cas. Est-ce qu’ici le mot criminel est excessif ? J’ai plus d’indulgence envers un opérateur de terrain tel Marc Dutroux, qui, n’aimant pas les petites filles (avouez qu’il en est de détestables), assume sa passion négative aux risques encourus par la pédophobie (phobie et non philie ! Quelle coquille dans votre dossier, Madame le juge !) et affronte finalement Justice et son long cortége de châtiments pour l’édification de tout un peuple – je préfère, dis-je, cet homme aveuglé, victime d’un nom fatal, à un romancier qui, risquant tout au plus d’encaisser un Nobel en plein vol, tue au hasard, par leur propre main qu’il arme, un nombre indéterminé d’adolescents, peut-être cent, peut-être mille, peut-être davantage, dont les mères respectives viendront ensuite, successivement, mouiller mon pantalon de leurs larmes énervantes. – Encore à mes pieds ? Allez coucher, femme humide ! C’est dit. Nous vous en ferons une autre. Demain midi ? OK. Rendez-vous pris.

Dans un temps où la lecture diminue, comment s’étonner qu’une candeur juvénile pare de charmes meurtriers tant de narrations amorales ?

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