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De François-Marie Arouet renommé Voltaire à Joseph Crampes rectifié Jacques Chancel, la littérature, l’art, la scène, la politique et les médias sont pleins de gens à pseudos. L’exemple vient de haut puisque IHVH, au tétragramme indicible, adopta dans ses relations depuis interrompues avec Israël le pseudonyme d’Adonaï Dieu, nom qu’on lui prête le plus souvent en chrétienté, n’étant qu’une évolution du païen Zeus et devant donc aussi être tenu, lui aussi, par tous ceux qui refusent de voir en Christ un émule de Dionysos, pour pseudonyme. Cette tendance naturelle qui, quand l’état-civil nous affligea d’un nom ridicule ou pénible, nous fait opter pour un sobriquet sonore, nous réjouir d’honorer celui qu’on nous applique, il est sympathique pour les esprits religieux d’en trouver la première illustration chez Dieu. Adrien Sixte narre, dans sa Psychologie de Dieu, que ce fut son nom risible, cause perpétuelle d’hilarité chez les chérubins, par suite occasion d’une relégation aux confins du tiers des anges depuis réputés démons , que ce fut, dis-je, son Nom sacré qui fut à l’origine du caractère ombrageux de Dieu : raison pour laquelle, encore aujourd’hui, il ne répond à aucun courrier, laisse les prières inexaucées, les hymnes tomber à plat, et se conduit généralement d’une manière si discrète (pour ne pas dire goujate) qu’au sens de la plupart des observateurs, tout simplement il n’existe pas. Ruse céleste, qui, dans une infinité d’occasions, lui dicte des déguisements qui le rendent méconnaissable, sans qu’une seule seconde, jamais, il quitte notre champ visuel ! Déguisements supérieurs, si je parle en artiste… Qu’Isidore Ducasse ait signé « Le comte de Lautréamont » un livre de trois cents pages, et de son patronyme exact deux fascicules de vingt ou trente, voilà qui ne me semble pas déterminant, dans un sens ni dans l’autre, pour sa matriculation définitive dans l’histoire des lettres. Qu’importe, du reste ? Un nom est une étiquette sur un colis, et l’arbitraire du signe n’est jamais si sûr que du nom propre. Le choix d’en changer intéresse, au mieux, la psychanalyse. L’important est que l’univers sache de qui l’on parle. Pour peu que je devine ce qu’en pouvait penser Ducasse, c’était le cadet de ses soucis. Au bout de la chaîne, la librairie décide, et c’est bien ainsi. Concernant le Montévidéen, il me semble qu’elle a tranché : pour les bibliographies, les répertoires, Lautréamont ne redeviendra pas davantage Ducasse que Molière Poquelin, Stendhal Beyle, Sand Aurore Dupin, Picasso Ruiz, Lénine Oulianov, Trotsky Bronstein, Romains Farigoule, Hergé Remy, Sollers Joyaux. Si nous parlons du jeune homme décédé en 1870, Isidore Ducasse s’impose entre nous. Si nous parlons de l’auteur d’une œuvre vive, Lautréamont est aussi bon qu’un autre : ayant l’avantage d’être le plus répandu, il a déjà gagné. Ajoutez qu’à l’inverse « Isidore Ducasse » fonctionne bien comme pseudonyme obscur : dans Le Sursis de Sartre l’adolescent Philippe en fugue, dans Qui êtes-vous Polly Magoo? du cinéaste William Klein le couturier au crâne rasé incarné par Jacques Seller, sont de ces Isidore Ducasse en carton-pâte.

 

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