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La littérature ancienne et classique (jusqu’au XVIIe et un peu après) se caractérise par une grande fluidité des textes, dont certains éléments se retrouvent intégralement sous des noms divers. La signature est variable: pullulent les textes anonymes, signés d’initiales, de *** ou d’un pseudonyme de fantaisie, voire attribués à un auteur qui n’y est pour rien. Cette facilité va de pair avec une extraordinaire alacrité des écrits. Souvent censurés, ils s’impriment chez une multitude de libraires qui, sauf exception, n’en retirent qu’un profit faible, nul ou négatif. Tout cela se diffuse par des voies souvent plus parentes du samiszdat que des grands réseaux de distribution du XXe siècle. Le droit d’auteur reste à inventer. On fait en France dater ce droit de Voltaire, lequel gémit beaucoup des éditions pirates de ses écrits (en particulier de sa Pucelle). Son enrichissement dut d’ailleurs bien peu aux lettres. La généralisation du droit d’auteur marquera l’âge bourgeois de la littérature, promouvant un carré

Propriété

marqué au sceau du contrat et de la valeur monétaire (les lacaniens amateurs de quadripodes s’applaudiront que le sujet s’affiche ici à l’emblème du $, lisez « dollar »); le pointillé étiolant la flèche qui tente, avec peine, de remonter du lecteur vers l’auteur constate le faible retour de piston direct entre ces deux-là. Tant que la propriété littéraire n’agaça que la vanité des auteurs, on put s’accommoder d’une légèreté qui faisait voler les écrits de poche en poche et les chansons de bouche en bouche en les exposant à toutes sortes de transformations heureuses ou préjudiciables. Au XIXe siècle, tout change : l’espèce Auteurs tend à se répartir en deux classes, l’une faisant peu ou prou (par la pratique, non par la théorie) allégeance à la «littérature industrielle» propagée par le feuilleton, l’autre regroupant (dans l’idéal, non dans les faits) les grands egos, pour qui la littérature devient un substitut de la religion: la grandeur d’un Victor Hugo – et l’envie qu’il excite – dut beaucoup au fait que, grand mage et gros vendeur, il réussit un rare doublé. Où se situe dans cet écart le Gérant I. D. ? Il entend, notifie-t-il, reprendre le fil indestructible de la poésie impersonnelle, brusquement interrompu depuis la naissance du philosophe manqué de Ferney, depuis l’avortement du grand Voltaire. Ne doutons pas de le sincérité de ce projet, puisque l’auteur ne le permet pas même à Elohim. Ce fil interrompu, non détruit, on voit bien en quoi il allie une économie (in abstentia) à une volonté: celle de rendre le volant des lettres à leurs usagers: à tous ceux qui se sentent capables de faire quelque chose du langage. Si la poésie doit être faite *par tous, tout lecteur – tout usager – est libre d’y redire, d’y coopérer.

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