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Le *lecteur attentif peut remarquer que je court-circuite dans ce dictionnaire au moins quatre visées que la ségrégation scolaire divise :

  • le point de vue du littérateur qui, sans craindre de se réclamer de la poésie, ne se laisse lier les mains que par les contraintes qu’il adopte;
  • le point de vue synthétique ou systémique;
  • le point de vue analytique;
  • le point de vue éthique.

Un dogme de la squize des cultures (scientifique et littéraire) voudrait que la notion de progrès, propre à la techno-science, n’ait aucun sens quant aux arts, encore moins quant à la morale. J’entends encore assez souvent arguer du fait que notre monde n’a rien à envier en horreur à l’antique pour conclure au statisme de l’éthique. C’est conclure du fait au principe, faute banale.

S’il est vrai que l’éthique progresse avec lenteur, j’y vois une raison générale: pour qu’une zone se constitue en domaine éthique, il faut qu’en chacun de ses points le sens de la globalité soit égal. Mais ce sens nécessite, sur tout le corps visé, que l’information circule assez vite pour que le même temps soit commun à tout ce corps. Faute d’une électricité qui s’y communique, pas moyen qu’un corps se vive comme *unité. Chez les vivants, c’est le système nerveux qui assure cette simultanéité pratique; grâce à lui, chacun peut dire: mon corps, et le vivre comme unité en dépit du fait qu’il puisse s’analyser comme une multitude de parties séparables. De même, on ne peut parler de l’humanité comme unité pratique que pour autant qu’un tel système – mettons l’*Internet – permette à tout homme d’entrer en liaison immédiate avec n’importe quel autre – et d’interrompre ce contact tout aussi vite, les liaisons forcées n’étant pas moins pernicieuses que celles qui, souhaitables, n’ont pas lieu. Tant que ce système ne régnera pas, persistera le mythe de la pluralité d’intérêts locaux endurants, et les hommes, disjoints en pensée et en actions, ne formeront qu’un pré-corps an-éthique, globalement une zone de non-moralité.

Un deuxième aspect de cette séparation est que les poètes, les écrivains ne savent pas exactement où situer leur activité quant à l’éthique. De son côté le critique ne sait comment en juger (Le critique a perdu sa montre, titrait Paulhan). Les «procès» récurrents à Sade, à Céline, à La Fontaine, etc. marquent cette indétermination avec l’impatience de la résoudre. Aussi loin que nous remontions, nous voyons une solidarité entre le dessein poétique ou littéraire et le dessein moral. Homère, Hésiode, Plutarque, Ésope, Sénèque, Térence, tout ceux qui ont laissé un nom dans les lettres antiques, se sont voulus à quelque titre moralistes. Ce n’est que chez les modernes qu’on a vu se développer, avec la «manie de l’acte gratuit», celle de l’écrit per se (comme un panier), «aboli bibelot d’inanité» dont le poète, mal armé, s’honore – enfin de l’objet d’art dont la vocation de rival de l’or et du dollar le fait hennir et bander au rang des étalons. Et il est intéressant de situer le point de rupture où une poésie devenue folle oublie l’humanité, avec pour suite la prolifération d’écrits en tous sens et le ralliement apparent, très souvent, d’écrivains de talent à des causes damnables.

C’est justement à cette charnière qu’Isidore Ducasse vint poser son point d’orgue. Ayant laissé chanter en lui, Maldoror aidant, le sens délié, il tourne ensuite sa pointe vers l’ombilic de ce qu’il dénonce comme dévoiement. Puis il éprouve, en trente pages des plus sensées, mais des plus étranges – Poésies II –, une méthode de composition nouvelle, seulement essayée dans les Chants: là est la pointe de son invention.

Pour la comprendre, il faut admettre, au moins comme hypothèse, que le progrès existe aussi dans les lettres et que, tout comme Lee de Forest plante à l’orée du XXe siècle la lampe triode qui, devenue transistor et miniaturisée, révolutionnera la communication, changera le rythme du progrès, d’un geste analogue du côté des lettres un poète, Isidore Ducasse, propose en 1870 un nouveau module intellectuel propre à renouveler à la fois la lecture et l’écriture: notre vision des lettres et celle de leur mode d’intervention au sein des choses.

Comme l’a bien senti Philippe Sollers il s’agit là d’une invention logique. On le sait trop peu, la lampe triode est aussi et d’abord une invention logique (je ne vois guère que la Logique générale des systèmes et des effets d’Albert Ducrocq qui lui ait donné sa place). Je dis plus: c’est en quelque sorte la même invention. Qu’on ne s’étonne si, pour détailler cette thèse, j’applique justement la méthode de Ducasse au chapitre 6 du livre de Ducrocq. ®Triode.

Du point de vue de l’utilité le progrès procède souvent suivant l’impératif noté par Ducasse: faire servir le mal à la cause du bien. Quelques uns craignent que ce soit justifier le mal. C’est illogique. Montrer qu’un bien B est résulté d’un mal A n’a rien qui doive encourager les maléficieux. Car c’est seulement montrer que le programme à rédiger pour demain – trouver aujourd’hui à quoi le malheur actuel peut être bon après-demain – a pu valoir, déjà, hier. Le mal A salué ne fut que la cause occasionnelle, au mieux accélérante, du bien B subséquent. Le rôle du mal est ici inessentiel. S’il n’y avait eu que du bien, ne doutez pas qu’un bien second, soit B, soit B’, fût encore résulté du bien premier A. Un bien qui doit naître trouve toujours son issue; quelquefois c’est un mal qu’il emploie à ce travail.

  • Inversement, un mal étant donné, il s’agit seulement de l’utiliser.
  • La cause utile, condition facultative, peut toujours être suppléée.
  • Un conditionnement ne rend pas compte d’une poésie.

L’interprétation réductionniste revient à recenser les causes, sans séparer leurs qualités. Les causes peuvent parfaitement rendre compte d’une évolution de la littérature, du passage d’une mode à une autre. Elles sont, devant la grandeur, aussi indifférentes que moi devant la surface d’un spasme. Ce qui fait que l’humanité cherche à concevoir l’inconcevable ne se détermine par aucun conditionnement. Pour qu’un conditionnement opérât, gare ni haie du voisin n’obérant en rien la fatalité finale, il faudrait que l’on ait été empêché de produire des éléments semblables à des époques différentes. Or, s’il est improbable que Ménard procure mot pour mot, sans l’avoir relu, le texte du Don Quichotte jadis fixé par Cervantes, il peut très bien arriver que des rencontres aient lieu sur des poèmes plus courts, et si l’on s’en tient au niveau de la phrase brève, on constate sans cesse des réapparitions. Une caractéristique de la poésie est justement la recherche de syntagmes assez singuliers pour que ce phénomène soit très improbable.

Si je rencontrais dans un livre quelconque l’expression un rare moment de bouffonnerie excellente, je penserais aussitôt que l’auteur a pompé Lautréamont. Au contraire, si, par une indiscrétion dont, plus jeune, j’étais capable, j’eusse surpris Francine et Albert au travail, je ne me fusse point dit qu’ils plagiaient les coïteurs de long de l’impasse des Trois-Trous; non, j’eusse pensé, plus simplement, que le spectacle d’un abandon couplé à cette banalité laborieuse ne valait pas le tour de vilebrequin que j’avais infligé à la paroi camérale; de même, si je lis la phrase: pour dire quelque chose je l’ai interrogé sur son chien, je m’imagine qu’elle figure dans pas mal d’autres romans, et je m’abstiens de la supposer signée. Comme, dans ce qu’on appelle la vie, de telles occurrences hyper-répétitives resurgissent sans cesse, les amateurs d’originalité que sont souvent les artistes, ont recours à cet artifice habile: il s’abstiennent de vivre. En particulier ils évitent les relations humaines, qui, par le ronron fatal des banals brelans verbaux qui les balisent, imposeraient à l’esprit humain, s’il n’y prenait garde, en s’isolant à temps, l’irréparable stigmate de la récidive dans le vécu mortel de figures imposées que plusieurs méprisent, mais que la plupart dansent. Les naïfs s’étonnent souvent, quand ils rencontrent un aventurier connu pour ses bourlingues, de la banalité de ses propos; comment voulez-vous qu’un homme qui n’a jamais évité les hommes n’ait pas tout de l’homme, à commencer par son esprit sans sel ? Il faut au moins un navigateur solitaire pour trancher sur la masse des marcassins trottineurs. On ne progresse que sur les chemins qu’on trace soi-même, ou sur les pas d’une seule bête fauve qui raya la forêt de sa brisée impie. Dans le temps, quand je rencontrais un homme, je changeais de trottoir. À la longue, fatigué de ces cheminements en zigzag qui allongeaient mes parcours (et je ne dis rien du choc métallique des voitures contre mon corps d’aluminium, des noms d’animaux pitoresques échangés des conducteurs à moi), j’ai systématisé mon existence en sorte que je ne dusse plus sortir que cinq ou six fois l’an. C’est un grand luxe de pouvoir considérer l’homme comme une rareté. J’ai fini par tolérer jusqu’à mon image quand, au hasard d’une sortie, je l’envisage à l’improviste en train de me regarder, avec sévérité, de l’autre côté de la surface d’une vitre (chez moi j’ai cassé tous les miroirs, par accidents successifs, et je ne les ai pas remplacés). J’observe, à l’écoute des actualités, que les hommes ne progressent guère, et qu’ils continuent de peupler la terre suivant des règles ayant cours depuis Socrate au moins, en s’assassinant férocement sitôt que deux groupes, aux figures fraternelles, entrent en contact dans l’absence de tout régulateur extérieur. Par ce mouvement de sac et de ressac, calqué sur la monotonie des gestes de la mer véhiculant ses nombreux seaux d’eau d’un bout à l’autre de l’horizon, leur nombre reste plus stationnaire que prévu. On n’a point revu la cravate de Gérard de Nerval. Je parie qu’elle a bien fini par trouver un emploi, et que personne autour d’elle ne soupçonne à quoi elle a servi jadis.

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