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L’homme que Ducasse dit craint par *Lacroix était encore en 1869 le procureur impérial Pinard, tête de Turc des post-romantiques dont il se fit l’accusateur public (causes les plus célèbres : Flaubert, Baudelaire). Ce bon légiste fut avant tout un moraliste exigeant, invitant les auteurs qu’il estimait à veiller aux effets non calculés de leurs publications hâtives. Revient à Pinard l’honneur (si c’en est un) d’avoir fait titrer « pièces condamnées » les poèmes Lesbos, Femmes damnées, Bijoux, etc. où s’affiche un érotisme de carabin (àVénus Hottentote). Si cette éloquence s’était concentrée dans un billet doux d’ordre privé, de nature à être confidemment déposé sur un prie-Dieu en vue de distraire une veuve pieuse (anecdote propre à être « racontée dans une simple biographie »), je ne l’attaquerais point ; car, dans ce cas, nul, et pour cause, n’aurait pensé à en faire grief à l’auteur. Insérée en des ouvrages publics, elle « change tout de suite de caractère », devient provocation. Ainsi pensait, à raison, Ernest Auguste Pinard, auteur, m’assure-t-on, à côté de ses plaidoiries retentissantes, de tels poulets (si discrets qu’aucun ne nous est parvenu)[1]. Mais la recette Flaubert-Baudelaire devait faire florès : encore aujourd’hui , dans les romans qui bourrent les étalages, l’épisode érotique est de rigueur, et vingt fois plutôt qu’une. Des dames vont jusqu’à en faire, en première personne, la teneur unique de leurs récits salés ; l’auteur de Femmes, approbateur de Catherine Millet, y trouve une raison de réaffirmer que, si l’on lit des romans, c’est pour s’instruire de la vie sexuelle d’autrui. Plus généralement, Malraux parle d’une

« littérature vivante » – née, par hasard ? avec les deux plus célèbres procès de la littérature : celui des Fleurs du mal et celui de Madame Bovary

(procès instruits tous deux par Pinard). Le fait marque la survivance d’un aspect singulièrement puéril du tropisme littéraire chez les modernes : pour ces gavroches, interdire vaut prescrire. Ayant observé cette inclination chez ses contemporains, il n’y a rien d’invraisemblable à ce que Ducasse ait cherché, avec ses Chants, un succès de scandale, avec le dessein plus ou moins clair d’appendre à leur *queue des poésies d’une facture moins adolescente. – Telle est la force du culte de la personnalité chez nos critiques qu’ils croient qu’on raille à vanter Pinard contre Baudelaire. Pourquoi, ne pas accorder à un observateur non insensé – cet honorable homme de loi, rimeur à ses heures, fut ministre de l’intérieur à d’autres – qu’il bénéficie de la bonne distance pour juger de ce qui peut améliorer un livre ? L’interactivité zéro n’est pas un idéal viable. Regrettons seulement que le XIXe siècle procédurier n’ait connu que la voie lourde des tribunaux pour faire valoir la pluralité des optiques, des options, et qu’il ait méconnu l’intérêt, pour l’évolutivité des textes, de prendre en compte les voies qui diffèrent peu ou prou du point de vue forcément borné, trop souvent nombriliste, d’un signataire dédaigneux. Intégrant la critique la plus froide, les Poésies expulsent toutes les suites de ce malséant culte de la personnalité, et de l’exercice solitaire de l’écriture qui le dicte :

Le jugement, une fois entré dans l’efflorescence de son énergie, impérieux et résolu, sans balancer une seconde dans les incertitudes dérisoires d’une pitié mal placée, comme un procureur général, fatidiquement, les condamne. (I : 20)


[1] Cf. Najard : Ernest Pinard, un procureur sous le second Empire, Balland. Je rapporte ce ragot incertain parce qu’il vient à l’appui de ma thèse.

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