Étiquettes

, , , , , ,

Pour voir clair, avec la froideur désirable, dans le travail d’Isidore Ducasse, il ne suffit pas de garder les yeux secs, comme le conseillait Georges Darien; même, quelques pleurs répandus sur la vaste dalle des amitiés enfouies ne seront pas hors de saison, car ils libéreront le canal lacrymal, qui n’a que de trop graves raisons, ces temps-ci, de se trouver embarrassé. Mais, il faut, en outre, et tout d’abord, que les lecteurs, s’ils sont du sexe congru (femmes, rentrez chez vous), gardent les zobs secs : sinon, ils ne pourront pas suivre, avec la mesure réglée du pas qui scande, et au bas du dos la queue de cheval, aux crins épais, qui signifie de prendre garde de ne pas nous ravaler par notre conduite au rang des animaux, les funérailles de la méchanceté théorique et pratique, qu’un poète qui allait mourir, et qui s’en doutait, eut le cran d’entreprendre, vers 1870, avec le modeste appareil littéraire usuel en ce temps lointain: une plume, de l’encre et du papier. Isidore Ducasse se voyait lui-même avec lucidité, et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne se prenait pas pour un demi-poète, ou un demi-philosophe. Quand on veut le faire passer pour l’homme qui, par son seul talent de réinscription, aurait, poétique Mandrake, resacralisé la fonction de littérateur, changé en pages de poésie sues par cœur de tous les vrais amateurs les textes les plus « invisibles » – une page d’un nègre de Buffon, une phrase de Helmholtz, une réclame pour les pièges à rats –, on fait silence sur l’entreprise qu’il a lancée contre l’idéologie de la propriété littéraire, et en particulier contre l’idée entêtante de personnalité littéraire: bref contre toutes les complaisances que les poètes mettent à feindre de se séparer les uns des autres en s’originalisant le plus possible, sous prétexte de ne ressembler à personne – moyennant quoi le tic pullule. Si Ducasse a incontestablement influencé une grande part des meilleurs écrivains contemporains, et cela bien avant les années vingt (Jarry est mort en 1907), c’est-à-dire avant le commencement de l’expérience surréaliste, il faut savoir démêler à partir de quels malentendus cette influence s’élabore le plus souvent, et cela dès le début des années trente: ne pas confondre «notre idée» de Ducasse et les idées mêmes de Ducasse. Il était, par exemple, extrêmement précis, méticuleux, le contraire du « je-m’en-foutiste », du farceur ou du partisan de l’indifférence morale systématique avec lequel se sont appliqués à le confondre des individus qu’il est, du reste, très instructif de caractériser, car chacun incarne, souvent d’une manière sournoise, l’un des fronts du polype hargneux contre lequel s’éleva, et continue de s’élever, avec une autorité unique, la voix d’Isidore Ducasse. Quand on pose en pratique, comme lui, qu’un poète peut plier à sa main n’importe quel texte ouvrable, on est amené à contredire, en passant, telle page qu’on a pu écrire soi-même auparavant. Cette contradiction fait partie du tableau. Elle permet d’en relever la vigueur chromatique générale. Sous ce rapport, le seul artiste, peut-être, à qui l’on puisse comparer Isidore Ducasse, c’est Marcel Duchamp. Sans souci des modes qui accidentaient son parcours, il a entièrement confirmé chacune de ses œuvres par l’ensemble des autres, tandis que leur apparent contraste causait du souci aux âmes simples. Notez que Duchamp n’y mettait pas malice, et qu’il n’y a pas lieu de le soupçonner, comme lorsqu’on étudie le rictus de Philippe Sollers, d’avoir délibérément induit en déroute ses détracteurs et/ou ses partisans, ou de s’être réjoui de leur égarement. Celui qui avance avec indépendance, fort de la propre logique de son appareil zénithal ou azimutal, ne distingue guère les remontrances des critiques éclairés ou égarés.

Advertisements