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La France profonde est naturiste, naturaliste. Les procédés l’inquiètent. Elle aime qu’on aille au but. Cela donne au mieux Stendhal, au pire la filière christique du bobinus jouxtant la ferveur alexandrine d’un jardin de curé. Elle aime les choses courantes. L’artifice pour elle égale fausseté. L’éloquence, il n’y a qu’à lui tordre le cou. L’*emphase, idem. Elle a pour éthique l’esthétique, pour loi la vérité des sens. Elle n’est pas métaphysique. Elle n’aime la poésie qu’en couplets. Elle vante les émotions bien ressenties, les croyances bien crues, et les couples inertes, comme celui du vrai et du semblant. Un grand artiste mauvais homme lui semble étrange; c’est au choix: si la justice l’a bien blanchi il reste artiste valable; ou si son art est sans égal, c’est qu’on aura médit de lui. En contrepartie, elle s’est accoutumée depuis toujours aux bons hommes piètres artistes (il faut bien). Elle peut tolérer, exceptionnellement, comme amusant paradoxe, qu’on lui récite que l’extrémité du mal en morale aille de pair avec l’extrémité de l’art en littérature. Elle sait bien que ce n’est pas sérieux. Elle a l’esprit de simplicité, comme Saint François, de simplification, comme l’Algèbre, et peut virer au simplisme, comme Frère Simplet et Innocent Gargilier. Les compliqués l’irritent, les rhéteurs l’accablent. Elle a fini par admettre Mallarmé, à qui elle fit la vie dure, et Claudel, longtemps négligé. Audiberti attend: son tour ne vient pas. Quant à Ducasse, comble de littérature métèque, son cas est justement (qui prétend le contraire?) celui dont traite ce dictionnaire. Céline Arnauld, dans un texte sensible et intelligent paru dans Le Disque Vert, repris dans Entretiens n° 30 /Lautréamont, p. 96, écrit cette phrase: «Toute l’œuvre de Lautréamont est un élan lyrique, un cri de spontanéité. Et il me semble que nul ne pourra découvrir un procédé dans sa prose.» Quand des procédés montrèrent les os de leurs ailes, on put lire, parmi d’autres, cette interrogation : « Même quand il donne des résultats aussi curieux, quelle est la valeur littéraire d’un procédé ? » (*Malraux dort, ne le réveillons pas). – Tant il paraît clair en France qu’il y a, d’une part, la bonne littérature, bonne comme le pain blanc – lequel, comme chacun sait, pousse sur les arbres (arbres à pain, où il suffit de le cueillir) –, tandis qu’ailleurs glandouille, grenouille et scribouille la littérature mauvaise, hideuse, fabriquée… Parce qu’un texte s’élabore suivant un procédé, bonne âme, tu t’exclames : littérature ! par quoi tu suggères que l’auteur est peu sincère. L’âme aime à se figurer l’écrivain galopant vers l’écritoire pour, vite, s’y soulager, tant ça urge. À ce compte, ce qui ne résulte pas d’une urgence de la pensée ou de la jactance d’un thaumaturge ne serait qu’un jeu de lettré; le cuisinier dira : une farce ; le systémiste : un artefact ; le psy : une schizographie ; le distrait : une banalité ; tous : un produit douteux. Dans le même registre, il y aurait le vrai et le faux, qui s’ignorent. C’est comme si l’on n’avait connu jamais que le noir-et-blanc, et qu’un jour survînt un visiteur qui écrivît en couleurs. Bien sûr, qu’il utilisait un procédé ! Les sauvages, naguère, voulaient exorciser, de main de chamane, les appareils magiques, diaboliques des Européens en visite. Avec Lautréamont, né au temps des premières locomotives, la *littérature a commencé sa transition de l’humeur vers la machine, pris le rail des transports *pour tous, amorcé l’envol des plus-lourds-que-l’air incrus de la physique classique. Plus lourd qu’Euler tu meurs, raillait d’Alembert, envieux du génial mathématicien suisse.

 

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