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Opération pédagogique dont il n’est pas futile de montrer la perversité. Elle consiste, sous prétexte qu’un enfant a brillé en quelque matière à concours, à lui charger les bras de volumes assez bien reliés, parfois même dorés sur tranches, et qui sont de nature à lui donner à penser que ce sont en premier lieu les élèves les plus brillants qui doivent posséder des objets capables de motiver galamment de meilleures études, encore ! Or, du point de vue je ne dis même pas de la démocratie, mais de la simple élégance de l’esprit, ce devrait être justement le contraire: je n’entends pas qu’il fallût donner aux meilleurs élèves quelque objet dégoûtant ou pompier ou kitsch ou d’art moderne (propre à les faire s’interroger sur l’incertitude des valeurs esthétiques: en fait, ce ne serait pas une si mauvaise idée), mais que ce sont les élèves en difficulté qui ont le plus à gagner à se voir mettre en mains des objets mécaniquement et optiquement séduisants. Même les mouches préfèrent le vin doux. Ce jeu dévoile la volonté de l’institution: accentuer les incertitudes sympathiques de ce que quelqu’un nomma «la fracture sociale», en sorte qu’elles découpent vigoureusement leurs dentelures sur toute l’étendue du corps binaire et bombiné des commandants et des commandés : cela s’appelle former une élite. Et le jeu se poursuivra toute la vie ! On verra ceux, qui, par l’excellence de la pensée, et les performances de l’art, de l’intelligence, de la science, seraient capables de vivre (sans trop s’en faire, grâce à leur philosophie excellente, je le suppose, ou du moins à leur éducation valable) la condition de parias, recevoir au contraire des honneurs, des couronnes, de l’argent surtout! tandis que ceux qu’un sort moins chanceux défavorisa se débattent entre huissiers et flics sans même pour les consoler un Jules Verne de la collection Hetzel. La procédure étant exponentielle, nous en arrivons fatalement, au bout d’un temps court, à la réalisation terrestre de ce que, pour sa part, dogmatiquement, le christianisme rêve depuis près de 2000 ans: une assemblée immense, et qui à première vue paraît infinie, de damnés rugissant dans l’enfer des insuffisances, dominée, sans inutile transition de purgatoire promoteur, par un petit nombre d’élus auréolés et contents, Alain Minc, Alain Juppé, Alain Madelin, Alain Badiou (pour ne citer que des alains). C’est dire qu’en dépit de l’apparent déclin du christianisme, jamais le triomphe de son schéma fondamental ne fut matériellement plus éclatant. C’est l’idée débilissime et méchante de l’élection et de la distribution des prix finale, qui commença, voici longtemps, de pervertir la conscience, et fabriqua ce monde curieux où le simple fait de jouir, incidemment ou durablement, de quelque avantage, s’accompagne automatiquement du sentiment que nous nous inscrivons, par ce simple fait, au nombre des voleurs et des exploiteurs. Ce système est tellement indéfendable, la religion qui l’inspira si atroce et ubuesque, qu’il faut, avouons-le, pour cadencer un discours de distribution des prix qui ne crache pas le morceau, et n’occasionne pas l’écharpement immédiat du fantoche harnaché qui l’articula, plus que du talent, un singulier génie, et qu’à ce titre, les discours de distribution des prix sont bien, comme a osé l’écrire le seul Isidore Ducasse, les chefs-d’œuvre de la langue française, et même mondiale, si l’UNESCO s’en mêle. Ce qui n’avait pas encore été démontré.

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