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Qui dira les torts de la prière? Quel enfant sourd ou quel nègre fou imposa à l’enfant ces stances inharmoniques, qu’on le force à réciter à heure fixe en l’honneur d’un manitou hypothétique, aux réactions douteuses ? En crispant dans le sens de la révolte l’intellect des enfants soucieux, la prière obligatoire a plus nui aux églises que toutes les campagnes anti-calotines.

Ô Créateur de l’univers, je ne manquerai pas, ce matin, de t’offrir l’encens de ma prière enfantine. Quelquefois je l’oublie, et j’ai remarqué que, ces jours-là je me sens plus heureux qu’à l’ordinaire; ma poitrine s’épanouit, libre de toute contrainte, et je respire, plus à l’aise, l’air embaumé des champs; tandis que, lorsque j’accomplis le pénible devoir ordonné par mes parents, de t’adresser quotidiennement un cantique de louanges, accompagné de l’ennui inséparable que me cause sa laborieuse invention, alors, je suis triste et irrité, le reste de la journée, parce qu’il ne me semble pas logique et naturel de dire ce que je ne pense pas, et je recherche le recul des immenses solitudes. […] Chaque jour, les mains jointes, j’élèverai vers toi les accents de mon humble prière, puisqu’il le faut; mais, je t’en supplie, que ta providence ne pense pas à moi; laisse-moi de côté, comme le vermisseau qui rampe sous la terre.

(II, 12)

Suivant ce qu’on sait de l’horaire du lycée de Pau, où le régime des internes était bien plus sévère qu’à Tarbes, les élèves, levés à 5 heures 30, commençaient leur journée par une prière suivie d’une heure et demie d’étude. Une autre prière avait lieu à 19 h 45, suivie d’une lecture et précédant le souper de 20 h à 20 h 20. Évoquant le squelette desséché de Mervyn, Maldoror sur le point de terminer son dernier chant ajoute:

Quand le vent le balance, l’on raconte que les étudiants du quartier Latin, dans la crainte d’un pareil sort, font une courte prière. Ce sont des bruits insignifiants auxquels on n’est point tenu de croire, et propres seulement à faire peur aux petits enfants.

 

Ayant «renié son passé», l’auteur des Poésies n’en devient pas meilleur prieur :

La prière est un acte faux. La meilleure manière de lui plaire est indirecte, plus conforme à notre force. Elle consiste à rendre notre race heureuse. (II: 39)

Acte faux si elle s’allonge en imploration, s’auto-excite dans la posture de l’accroupissement, la prière, au moins dans les mosquées, consacre la prédominance du derrière humain. Mais, qu’elle diffère d’un murmure en vue d’influer sur l’événement, elle convie à examiner la formule clinique Que votre volonté soit faite et non la mienne. Que signifie un tel vœu? Pour qui adhère à Elohim, admet sa capacité volontaire, n’est-il pas clair que sa volonté sera faite en tout état de cause, qu’on l’en prie ou non? S’il est en état de marche, Elohim doit savoir mieux que nous ce qu’il a à faire. – Ce qui est en jeu dans ce vœu, c’est que le jaculateur vire à un état d’esprit qui n’est pas le sien spontanément: il anticipe une mutation de l’attitude qui s’éloigne de la conception égoïste usuelle du bien, en synthétise une vection universelle, celle-là même qu’Elohim «voudrait» s’il était en possession de toutes ses facultés – i.e. si, en vertu du tsim-tsoum où pour toute autre raison symbolique, ce monarque débonnaire, mais froid, ne se trouvait, temporairement, dans l’incapacité de régner. Selon cette vue, l’homme n’est pas inutile, il n’est pas ver de terre: intendant des affaires du monde, il parvient à comprendre la contradiction de son esprit avec le néant (II:25). Prier, alors, pour lui, c’est décider: s’abstraire du sens personnel, produire l’universel. La dignité s’y retrouve. Le poète ne va pas jusque là: il a changé sa carabine d’épaule, il n’a pas changé de cible; on ne lui fera pas prendre Félix ou Turquéty pour plans d’envols. – Quant à Isidore Ducasse, défunt prématuré, on sait que, le 25 novembre 1870, son corps calmé fut un moment à l’église Notre-Dame-de-Lorette; ce vendredi-là, plus d’une jeune fille de vingt-cinq ans coiffa Sainte-Catherine, pendant que le visiteur égaré, ayant ôté son chapeau pour méditer le crâne à l’aise, ou la visiteuse, qui l’a gardé, marmonnèrent une courte prière d’adieu à l’inconnu qui, par exception peut-être, faisait escale en ces murs ambrés d’encens et de buis.

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