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… les préfaces insensées, comme celles de Cromwell, de Mlle de Maupin et de Dumas fils… (I : 13)

  • Cromwell. À 24 ans, Victor *Hugo fait précéder son premier drame Cromwell (1826) d’un texte programmatique d’une centaine de pages dont la première cible est la pureté classique des genres: la division du théâtre français en tragédies et comédies – comme celle, dont en dépend, des énoncés en « sérieux » et « bouffons » – nuit profondément à la vérité des situations, cause l’artifice dont souffre la scène française. Suivant Hugo, les genres littéraires, s’ils se laissent obnubiler par l’impératif d’une intention aussi arbitraire que faire rire, faire pleurer, sont des divisions qui ne tendent qu’à occulter la vérité littéraire, à engendrer des produits mort-nés.
  • Mademoiselle de Maupin. À 24 ans, Théophile *Gautier fait précéder son premier roman Mademoiselle de Maupin (1835) d’un texte satirique de longueur égale aux Poésies, mais d’une tout autre nature. Sa cible y est la notion d’utilité, dont il montre la relativité et la laideur qui, dans les cas ordinaires, l’accompagne : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature » – « Je suis de ceux pour qui le superflu est le nécessaire, – et j’aime mieux les choses et les gens en raison inverse des services qu’ils me rendent. » Sans atteindre au point d’inversion touché par le curé de L’Arrache-cœur de Boris Vian, dont le dithyrambe en l’honneur des splendeurs divines se mue en un éloge du luxe conclu par un vibrant: « Dieu, c’est du rabiot! », c’est la direction où Gautier s’engage. Pré-vianesque aussi son éloge de Charles Fourier
  • Dumas fils. À 24 ans, Alexandre *Dumas fils publia son premier roman La Dame aux Camélias (1848) dont la réédition de 1858 s’enrichit d’un préliminaire jésuitique et bénisseur dont le style gouverna dès lors le fronton des mélodrames qu’il confia à la typographie. La préface moralisante conjointe au mélodrame démoralisateur sont la signature de Dumas fils. En 1869, il gratifia le public d’un volume réunissant l’ensemble de ses « Préfaces absurdes ». La référence *morale y est si envahissante que ni la dimension du beau ni celle du vrai n’y sont interrogées. L’absurde est dans cette disjonction, qui, en démembrant les phases de l’action littéraire, la rend tout entière caduque. Dumas fils ne faisait que reprendre un procédé ancien, mais avec une gravité inquiétante.

Ces trois styles de préface marquent trois directions bien distinctes de la pensée, desquelles, en avril 1870, Isidore Ducasse (ayant alors 24 ans, comme tout le monde) entend se séparer avec une égale netteté. Chacun des trois a le tort de survaloriser, au détriment des deux autres, l’une des trois dimensions cousines. L’équilibre des facultés s’y perd, l’insensé triomphe. Dumas fils écrase avec le pavé du Bien le sens du beau comme celui du vrai. Gautier effarouche sans retour, au moyen du phare éblouissant du Beau, la morale ainsi que la vérité. Déjà, Hugo, certes le plus intelligent des trois, avait tendu à donner au Vrai, insuffisamment articulé avec les deux autres dimensions, un pas dont il souffrirait tout le premier. Sa littérature produit ainsi des monstres aveugles, des centenaires frénétisés, des bossus en rut, des putains de carnaval, des rois qui s’amusent au lieu de faire leur sérieux métier, confine au romantisme social, voire au déjantement fatal des guéridons pompettes. L’option de Gautier vire, malheureusement, à l’esthétisme et à l’indifférence morale qui fait chic au congrès mensuel des vieux lettrés. Celle de Dumas fils acclimate un moralisme sentimental prétexte à l’exhibition de cuisses et de mœurs sans intérêt esthétique, intellectuel ni moral. De Hugo, Ducasse rejette le sensationnalisme, le bariolage, la politisation des enjeux, mais il conserve le primat donné au général, à l’utile, à l’unanimité sans exclusion d’aucun des moindres ; de Gautier, le sensualisme des formes évidées ; de Dumas fils, la laideur, les vérités partielles, l’hypocrisie, tout. L’intégration littéraire que promeut Ducasse ne sacrifie ni la poésie à la morale (tel Dumas fils) ni la morale à la poésie (tel Gautier) pas davantage qu’il ne sacrifie le *goût aux noces de la morale et de la poésie, lesquelles n’ont pas lieu de présider, comme chez Hugo, au déjuponnement de danseuses espagnoles à déhanchement abdominal, au troussage des sollicitatrices vivement baisées et payées, au mariage producteur d’enfants désorbités (père ou génie, il faut choisir), choses vénielles, certes, mais qui jettent une ombre, un soupçon sur la puissance active des dogmes claironnés par un auteur qui, par ailleurs, a trop souvent prouvé, par la pratique, qu’au rodéo des sexes il était inapte à dompter le sien. Elle les articule sur un mode qui tend à unifier le projet poétique et la volonté morale sur un mode subreptice, numérique et *caramboleur en net progrès technique sur les évidences hugoliennes en noir et blanc du coït presbytérien.

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