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Les deux seules applications internes du mot préface dans le corpus ducassien sont:

  1.  dans la strophe VI, 1: Cette préface hybride a été exposée d’une manière qui ne paraîtra peut-être pas assez naturelle, en ce sens qu’elle surprend, pour ainsi dire, le lecteur, qui ne voit pas très bien où l’on veut d’abord le conduire. Que désigne au juste ce mot? S’agit-il de la strophe (VI, 1) elle-même, ou bien de l’ensemble qu’il vient de pointer du mot frontispice, c’est-à-dire des cinq premiers chants? Cette strophe est d’un contenu est clair et court: c’est l’annonce d’un changement de genre;de la poésie lyrique on va passer au roman. Plus précisément, les chants à venir – de VI à n – seront des petits romans d’environ trente pages chacun. Des cinq premiers chants (ici rebaptisés «récits») – partie synthétique de l’ensemble – le lecteur retiendra seulement ceci: [Maldoror s’est] proposé d’attaquer l’homme et Celui qui le créa. Le roman – partie analytique en tant qu’il entre dans le détail des faits, des individus et des localités, laissés dans les chants antérieurs dans une indétermination assez grandiose – va permettre d’établir ce qu’il en est en pratique des relations de ces trois personnages (l’homme, le Créateur, Maldoror). Si l’on suppose que le mot préface désigne ici la strophe en cours – strophe qui n’apprend pratiquement rien hormis le dessein de changer de genre – on ne comprend pas en quoi cette page est «hybride», en quoi elle manque de naturel ou remplit le projet de nous stupéfier. Succédant à la notation que l’auteur a trouvé, après quelques tâtonnements, [s]a formule définitive, il est clair que l’appellation de «préface hybride» réfère au caractère composite de la marquetterie littéraire des cinq premiers chants, centon de scènes théâtrales, de poésie narrative, d’aventures épiques, d’épisodes lyriques, de morceaux dans le style « faits divers », de fables, de notations scientifiques, de vaticinations dans le style apocalyptique, de réflexions philosophiques, etc., tout cela – soudain ravalé au rang d’exclamations, de gloussements, d’anathèmes risibles, de personnalités fantastiques, de cauchemars – ne tenant ensemble que par l’emportement de la coulée d’écriture qui le charrie. À cette hybridité l’auteur affirme avoir résolu de substituer désormais l’unité d’une formule définitive dont il assureque c’est la meilleure: puisque c’est le roman! Notons par parenthèse que ce travail d’hybridation littéraire, que le poète met ici au compte de tâtonnements, n’est pas sans rapport avec le type d’action qu’il vise sur le mental du lecteur, et qu’il compare à la greffe, récemment réussie, d’une queue de rat sur le corps d’un autre. Eu égard au groupe (I-V), les critiques que l’auteur s’adresse (hybridité, manque de naturel, obscurité, bizarreries,…) sont si justes que le premier mot qui vient à Bloy pour signaler les Chants de Maldoror est: «un monstre de livre». L’information la plus précieuse que procure la strophe (VI, 1), c’est que les Chants (mouvement qui se prouve en marchant) ne devaient pas, dans l’idée de l’auteur, se borner à six, mais comprendre plusieurs romans auxquels reviendrait la mission d’éclairer le sens des «cinq premiers récits» (sens sur lequel on nous dit que nous en savons assez pour le moment). Au reste, par tous les emplois qu’il en fait, Ducasse indique que le mot préface désigne pour lui un objet littéraire massif (voyez l’article qui suit), un «pavé» assez gros pour fixer l’attention du lecteur, voire lui infliger une commotion importante, comme le choc électrique de la torpille. Quant à l’inquiétude portant sur le sens du projet, au constat de son impénétrabilité (momentanée) et à l’assurance de lumières futures subordonnées à la réalisation de ses parties encore virtuelles, davantage qu’un message au lecteur, cela – versé au registre rhétorique de la promesse – peut se lire comme une sorte d’adresse de l’auteur à lui-même, un encouragement qu’il se donne à poursuivre un travail dont il lui arrive de douter, quand, selon ses propres dires, «[il se] surprend […] à couver le vif regret de ne pas probablement pouvoir vivre assez longtemps pour bien [nous] expliquer ce qu’[il n’a] pas la prétention de comprendre [lui]-même ».
  2. Dans la lettre du 12 mars 1870, Ducasse parle de son travail en cours (un volume assez épais puisqu’il ne compte pas en avoir fini avant six mois) et de son intention d’ envoyer à [son] père la préface, qui contiendra 60 pages. Il peut s’agir du texte connu sous le titre Poésies, qu’il ne désigne pas de ce nom, soit pour éviter d’entrer dans une discussion déplacée sur l’application qu’il en fait systématiquement à des morceaux de prose, soit parce qu’il entendait primitivement le réserver à des corrections portant exclusivement sur des poésies de Lamartine, de Victor Hugo, d’Alfred de Musset, de Byron et de Baudelaire. Quoi qu’il en soit, le titre de Préface à un livre futur ne se justifierait, à la rigueur, que pour désigner Poésies I, et non un couple comprenant Poésies II, texte qui contient effectivement une partie des corrections annoncées, et non pas seulement leur annonce.

Plus précisément:

Soit P0 la préface inconnue de 60 pages: c’est un texte qu’on est en droit de supposer achevé (ou très près de l’être) le 12 mars, puisque Ducasse se propose de le poster le lundi 22. Mais l’impression ne sera pas terminée à cette date; ce n’est que dans le courant du mois suivant qu’il pourra envoyer quelque chose à Montevideo. L’impression aura lieu en deux étapes: P1 paraîtra en avril, P2 deux mois après, en juin. Comme P1 ne fait pas 60 pages, il faut poser P1 ¹ P0. Pourquoi cette différence? Sans doute parce que Darasse n’a versé que la moitié des 200 francs demandés. Cette réduction aura entraîné Ducasse à réduire P0 aux quelque 20 pages de P1. Cette version abrégée de P0 laisse donc un reste inconnu X de quelque 40 pages qu’on identifie plutôt hâtivement en supposant X = P2. Publiées deux mois après, il est quasi certain que P2 traduit, au moins partiellement, l’évolution des idées de Ducasse dans cet intervalle: j’entends qu’à côté d’une version révisée (plutôt abrégée que développée) de X, soit X’, le texte de P2 contient des éléments nouveaux N significatifs de cette évolution récente: P2 = X’ + N. Il serait sans doute assez vain de prétendre reconstituer l’hypothétique architexte P0, mais il est possible d’identifier dans P2 les phrases qui pourraient faire partie de P1 et, en contraste, celles qui s’en séparent.

Quant au délai de deux mois, il ne peut être imputé qu’à des retards de versements: le resserrement des paragraphes de Poésies II est éloquent; il s’agit de faire tenir le maximum de texte dans le moins de pages possible. D’où un compactage du sens dont il est ironique que des lecteurs distraits aient pu l’imputer à une « raréfaction de la pensée ». Par ailleurs, le fait que, depuis un siècle, aucun éditeur n’ait pris sur lui d’aérer ces paragraphes, de les numéroter comme c’est l’usage des collections de maximes, en dit long sur le suivisme typographique ambiant.

Matériellement, les 60 pages dont parle Ducasse correspondent vraisemblablement au calibrage « aisé » de l’édition Lacroix des Chants. Soixante pages, c’est à peu près la longueur du Chant premier dans cette édition. Or, on aurait dans ce calibrage 21 pages pour P1 et 33 pages pour P2, soit un total de 54 pages, mettons 60 en comptant les interlignes (plus une éventuelle numérotation) qui semblent s’imposer quant aux paragraphes de P2. Ce ne sont donc pas des considérations matérielles de longueur qui fondent mon hypothèse P0 ¹ P1 + P2. Ce sont des considérations textuelles (le ton général de P2 diffère sensiblement de celui de P1), conjointes à ce qu’on sait de l’évolutivité de l’auteur. Relisons, suivant la lettre du 12 mars, le petit compendium suivant (abrégé suivant le principe d’économie de la maxime; pour les parfaire il aurait fallu y ajouter un peu, ce que j’ai évité):

Puisque la poésie du doute en arrive à un tel point de désespoir morne et de méchanceté théorique, c’est qu’elle est radicalement fausse. On y discute les principes. Il ne faut pas les discuter. C’est plus qu’injuste.

Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes.

Chanter l’ennui, les douleurs, les tristesses, les mélancolies, la mort, l’ombre, le sombre, etc., c’est ne vouloir, à toute force, regarder que le puéril revers des choses.

Lamartine, Hugo, Musset se sont métamorphosés volontairement en femmelettes. Ce sont les Grandes Têtes-Molles de notre époque. Toujours pleurnicher!

Des volumes d’aujourd’hui il ne restera pas cent-cinquante pages.

Il faut complètement changer de méthode. Chantez l’espoir, l’espérance, le calme, le bonheur, le devoir.

Renouons avec Corneille et Racine la chaîne du sang-froid, brusquement interrompue depuis les poseurs Voltaire et Jean-Jacques Rousseau

Toutes ces phrases, sans exception, se retrouvent, parfois textuellement, dans Poésies I, aucune dans Poésies II. Cela laisse bien présumer que, comme je l’écris plus haut, X ¹ P2, et qu’en mars 1870 une part significative de Poésies II reste à composer.

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