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Qu’au XIXe siècle la lecture fût à la fois de plus en plus répandue et de plus en plus problématique, c’est ce que les auteurs ratifient en flanquant leurs œuvres de préfaces de plus en plus volumineuses, parfois véritables programmes de gestion de textes, comme celle du Cromwell de Hugo, philosophie comme l’Avant-propos de Balzac à la Comédie humaine, anti-philosophie comme la préface de Gautier à Mlle de Maupin, ou para-physiologie comme celle de Zola aux Rougon-Macquart. Cela crée, entre l’ouvrage lui-même et le manifeste dont il se pare, une question de préséance/rivalité/fidélité – bref de concurrence – dont on peut bien penser qu’elle est parasitaire. Au signataire d’un manifeste littéraire, le lecteur, à condition qu’il ait la parole, peut répondre à bon droit: des actes! En 1864, Victor Hugo – qui avec son introduction à Cromwell avait, dès 1826, fixé le ton de la préface-étendard – venait, avec les 300 pages de son William Shakespeare, d’aggraver son cas, dans un genre où Sartre, en 1952, remporterait palme et césar avec un Saint-Genet de 578 pages: la préface-assommoir, au sortir de quoi le lecteur, K.O., est orienté, non point vers l’œuvre préfacée, mais vers le service des urgences de la plus proche clinique de réacclimatation mentale. Une note de Pierre Louys intitulée Ce que peut un livre nouveau sur un jeune homme de 17, 18, 19 ans met en évidence, sur quelques cas, l’influence que peut exercer à cet âge une lecture sur le vif (le même Sartre écrivait dans Situations I: la littérature, ça doit se consommer sur place, comme les bananes; et d’invoquer à l’appui le cas des Lettres persanes, que nous ne saurions lire avec la fraîcheur du lecteur de 1719). Parmi les textes parus dans les années précédant 1870, date de la publication des Poésies, le plus proche par le ton est sans nul doute ce *William Shakespeare que Ducasse n’a pu manquer de lire alors – à 18 ans justement – ou quelques temps après. Ce texte de Hugo ne fait pas l’unanimité. Si André Malraux y voit la seule théorie puissante du romantisme français@, Jacques Vier prise peu cette mixture critique où fraternisent l’épopée et la satire [et qui] jalouse un peu trop parfois la syntaxe axiomatique de Joseph Prudhomme¶. (Cochons ici la référence au bourgeois d’Henri Monnier, qui va se retrouver, vingt-deux ans après (1970), sous la plume de Faurisson commentant les Poésies.)

* William Shakespeare a paru en 1864 chez Lacroix et Verboekhoven en préface à l’édition dite « du tricentenaire» du théâtre complet de Shakespeare. Traducteur: Hugo junior, François-Victor alias Totor(Hugo le grand pour Juju c’était Toto); 150 ans, ces 36 traductions « fidèles et pâles » (Audiberti dixit) s’imposèrent au lectorat français.

@ «C’est avec William Shakespeare, qui n’est pas consacré à Shakespeare, et que personne ne lit, que paraîtra la seule théorie puissante du romantisme français.» L’Intemporel, p. 13.

Histoire des littératures III (Encyclopédie de la Pléiade, 1958), p.1188.

Ce qui sépare le style des Poésies de celui du William Shakespeare, sans doute est-ce la main (dont on voit bien qu’elle use d’artifices très différents); mais surtout cet impondérable qu’on coche vaguement d’*humour, et qu’on a coutume de traiter en attitude psychologique, quand c’est d’abord (Audiberti dixit) une qualité inhérente au langage. Un génie suffisant marque tout ce qu’il écrit d’une saveur qu’aucune épithète, même le mot «humoristique», ne taxe: saveur presque imperceptible, et que, du reste, maint lecteur ne sent: celle, à proprement dire, de l’esprit. Un signe qu’elle n’est saisie, et qu’on y faut, c’est la confusion si fréquente entre humour, drôlerie, esprit de *farce. Or, c’est juste au détour des effets les plus grotesques qu’éclate le sérieux du projet. (IV, 2): Deux piliers s’élevaient dans la vallée…1 est à prendre à la lettre].

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