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Longtemps Isidore Ducasse fut l’homme sans visage. Enfin Lefrère vint, fouilla l’album familial des Dazet, et y détecta, juste en face d’une photo de François Ducasse, père du poète, un daguerréotype qui lui convint. S’il nous convient aussi, ce n’est pas tant d’y constater une ressemblance avec le père au niveau de l’arête en aplat (un peu losangulaire) du nez, trait de parenté déjà attesté dans les années 1920 par …………… sur la foi d’un autre daguerréotype d’Isidore Ducasse, authentifié celui-là, celui qui fut égaré du fait d’une importune descente de la police argentine, aux mains saisissantes (cf. MENDEZ MAGARIÑOS) ; non : c’est, en opposition à Jean-Pierre Goldenstein, lequel, s’enquérant « Que veut-on prouver ? », substitue au portrait découvert par Lefrère la photographie d’un imbécile quelconque, prise vers la même époque (environ 1867) ; voyez la couverture de son édition des œuvres complètes (Presse Pocket, 1992). Goldenstein applique la politique ironique d’Alain Rey qui, à l’article PASCAL de l’édition 1994 du Robert des noms propres, l’illustre d’un tableau qui, tout lecteur un peu informé le sait, figure en fait l’abbé Le Maistre de Sacy (déjà l’édition 1974 donnait pour représenter Dumas père une terre cuite figurant Dumas fils ; cette manière de se payer la tête des auteurs, et corrélativement celle des lecteurs, est agréable, surtout dans un dictionnaire ; mais, avouons qu’elle risque de déconcerter les générations montantes, en leur montrant des vessies pour des lanternes). Comme Robert et ses sicaires, Goldenstein suggère que la tête d’un imbécile quelconque, aux yeux d’un veau apeuré par la proximité du couteau qui l’évirera, convient aussi bien à l’homme le plus intelligent qui daigna user d’une plume (Aragon dixit), que celle qui, documentairement, jouirait des cautions les plus sûres. Voilà contre quoi l’esprit se rebiffe. Les yeux, selon qu’ils sont orientés dans la direction de l’infini, ou bien pâlissent en fixant Nadar enfoui sous son drap noir à mimer l’expression parlante des surfaces d’un cube, ou bien regardent les propres souliers de leur détenteur, ou bien sourient à un personnage latéral invisible, ou bien, etc. disent davantage que les bosses, phrénologiquement pelues, de Spurzheim et de Gall. C’est la direction du regard qui, dans le cliché retrouvé par Lefrère, assure, à 98%, l’authenticité du portrait. Or, si, l’ayant, sur écran, débarrassé des poils superflus, l’amateur de numérisation sommaire clique, par accident ou non, sur l’œil gauche, à l’expression nulle, il obtient ceci:

Portrait

C’est le lieu de rappeler l’incipit du chapitre VIII du chant sixième, ultime strophe à intonations personnelles concrètes : Je me suis aperçu que je n’avais qu’un œil…

LE LECTEUR PRÉVENANT. – Qu’un œil? Que dites-vous là?

L’AUTRE. – … un œil au milieu du front !

Cette façon de tronquer la confidence, en l’érigeant spontanément à l’impossible dimension épique d’un cyclope égaré à la fin du XIXe siècle, n’a pourtant rien qui étonne au regard du taux, inhabituel en poésie, d’agressions oculaires dans les cinq premiers chants de Maldoror. Tels :

Arrache-moi un œil jusqu’à ce qu’il tombe à terre, je ne te ferai jamais le moindre reproche!
Il lui donne un coup de pied et il lui fend un œil.
Ah! l’aigle t’arrache un œil avec son bec, et, toi, tu ne lui avais arraché que la peau!

Dans le cadre d’une utilisation plus classique de l’organe de la vision, l’on lit :

Je les aurais découvertes de mon œil toujours ouvert, les aurais enlevées,
et les aurais partagées avec mes semblables.
Jetez un peu de cendre sur mon orbite en feu.
Ne fixez pas mon œil qui ne se ferme jamais.
Mon bras conserve sa force et mon œil sa justesse.

ou encore :

Chaque nuit, je force mon œil livide à fixer les étoiles, à travers les carreaux de ma fenêtre. Pour être plus sûr de moi-même, un éclat de bois sépare mes paupières gonflées.

– Vous ne remarquez rien ?

– Hum. Je remarque qu’il écrit systématiquement « mon œil ». Cette expression marquait-elle déjà au Second Empire un pied de nez ?

– Je l’ignore. Rien d’autre ?

– Heu… je ne vois pas.

Un seul éclat de bois suffit : si les paupières étaient quatre, il en faudrait deux!

– Tudieu! Mais c’est bien sûr !…

– Preuve éclatante qu’il n’y a qu’un œil actif !

– Et que notre homme est borgne comme Nelson !

– Comme Sade !

– Comme Camões !

– Comme Sartre !

– Comme d’Annunzio !

– Comme Tex Avery !

– Comme D. S.-K. !

– Oui. En vérité : comme tout viseur en longueur.

– Tiens. Pourquoi donc?

– Parce que celui qui n’a qu’un œil vise à toute heure.

– La voilà donc, la difformité de naissance…

– De naissance ? Pas si vite ! Je pense au contraire à une hémi-cécité lentement conquise.

– Les maux de tête ?

– Par exemple.

– Mais j’y pense : Maldoror ne dit-il pas à Mario (III, 1) : ferme tes lèvres, les unes contre les autres ?

– Oui, eh bien?

– Ce pluriel prouverait-il que – tel Janus – Mario possède au moins quatre lèvres ?

Ça me paraît clair.

–        Et donc deux têtes !

–        C’est évident.

– Mézalor, la phrase fameuse :

Plongeurs éminents, vous glissâtes dans la masse aqueuse, les bras étendus entre la tête, et se réunissant aux mains. (V, 7)

attesterait, suivant votre mode de lecture, chez ces plongeurs, une morphologie encore plus singulière. Qu’en dites-vous?

– Attention, cher ami, qui veut prouver trop ne prouve plus rien. Veuillez observer les virgules de cette phrase.

– Les virgules, quelles virgules ?

– Les deux virgules qui entourent «entre la tête».

– Mais, je n’en vois qu’une.

– C’est ce que je suis en train de vous dire : il manque une virgule après étendus, et je vous conseille de l’ajouter. Il faut lire: les bras étendus – VIRGULE – entre : la tête – VIRGULE – et se réunissant aux mains – POINT ; et non pas, comme l’indique l’édition princeps, ici fautive, les bras étendus entre la tête, ce qui n’a ni queue ni tête. Tout ce qui relève d’une morphologie un peu singulière, c’est la syntaxe de la phrase, qui implique une ellipse d’un genre assez rare, je l’accorde. Résumons : les bras étendus, oui, et, entre – entre eux deux – … quoi donc ? la tête. Préciser eux deux serait en fait ici un pléonasme, que l’auteur préfère s’épargner en recourant à une élégance de style, un peu précieuse, mais chez lui non unique en son genre. La glose la plus courte serait d’éliminer l’inversion, d’écrire non pas entre la tête, mais la tête entre.

– Entre les bras?

– Certes.

– Mais cette manière de plonger est très commune.

– Sans doute. Ça vous dérange?

– Ça me déçoit un peu, oui.

– Tant pis. Excusez-moi, cher ami, il faut que je vous quitte. Nous avons déjà largement débordé l’article Portraits, et nous sommes dans l’article Plouf depuis près d’une page. Sans compter que nous avons défloré l’article Yeux. Je vais encore devoir faire des renvois.

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