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«Que (raisonnait une fois, dans une lettre à mon adresse, un autre lecteur de notre auteur) lui manque-t-il pour obtenir cette popularité de gloire qui lui revient de droit? Il a sa légende, c’est certain, mais comme in abstentia. Veux-tu que je te dise? Sa puissance est trop abstraite. Il manque à sa vitalité de se répandre magnifiquement dans le torrent d’un appareil circulatoire, et le peuple s’étonne de ne pas rencontrer, dans sa personne, plutôt qu’une entité vague appartenant au domaine de la spéculation pure, d’une part, l’organisme corporel avec ses ramifications de nerfs et ses membranes muqueuses, de l’autre, le principe spirituel qui préside aux fonctions physiologiques de la chair. Pour le dire d’une manière moins empruntée, ce qui lui fait fâcheusement défaut aux yeux alléchés de la foule, c’est un corps, qu’elle puisse se figurer dans les ébats copulatoires habituels chez les mammifères, et non pas seulement dans un coït épique, entre deux eaux, avec une requine. Le lecteur cultivé se rappelle complaisamment Lamartine et Elvire, Hugo et Juliette, Musset et George, Rimbaud et Verlaine, Aragon et Elsa, Breton et Nadja, Eluard et Nusch, Cocteau et Marais, Adolf et Eva… Elle n’en demande pas plus. A ce prix, on est du club. Elle se dit qu’un amateur de la chair d’autrui, un être qui partage ses goûts de sueur et de sexe, ne peut être complètement mauvais. Observe que Sollers n’a cessé de passer pour ésotérique que lorsqu’il a pris sur lui de se peindre personnellement en pied, flanqué de sa kyrielle de femmes, dans un roman paraissant chez Gallimard (ici tous les termes italisés comptent). L’abnégation christique (voici mon corps, voici mon sang) est inséparable de la popularité dans un vieux pays catholique. » C’est justement contre ce mode de personnalité facile, qui ne ressemble que trop à la prostitution, que réagit à chaque ligne l’auteur des Poésies. Le charme des logiciels n’existe que pour les programmeurs? Eh bien! programmons! Il faut mettre la main à la pâte, non du sexe ambulant, mais des corrections littéraires zélées; il faut prendre la littérature au sérieux, ne pas s’obstiner dans sa petite ornière cunéaire, mais s’emparer des phrases d’autrui pour en faire quelque chose de mieux. La littérature n’est pas un territoire dont chaque résident, enfermé dans ses arpents sous la protection de chiens, d’alarmes et de barbelés légaux, doive s’appliquer à feindre d’ignorer les autres, sous prétexte d’affirmer égoïstement une personnalité irréductible. La littérature est une entreprise grandiose, ouverte à tous vents, à toutes corrections charitables de ses passagers errements. Qu’importe la popularité d’un seul, quand l’énergie spéculative de tous est appelée à intervenir dans la confection du texte universel?

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