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Initiales empruntées à la coda des missives par P. J., qui, ado, jugeait déjà PJ trop judiciaire. Curieux solitaire, il fut d’abord loué par L. A., mari d’Elsa, fils de L. A., et F.M., romancier bordelais : à travers la glace sans tain du jeune homme bien peigné s’entre-saluèrent le catholique monocordiste et le communiste muselé. Appliqué devant sa feuille, jubilant sur les écrans où il usurpe la place de l’observateur impartial – capable, comme au temps de la mode Mao, de prendre le pas des idéologies atroces, mais, jamais, de s’en juger coupable, P. S. n’écrira jamais, au grand jamais, un mea culpa. Il ne sait pas ce que c’est que la correction. Elle ne transige pas. S’il le faisait, il devrait auparavant biffer d’un trait de plume la moitié de ses essais critiques, en commençant par ses céliniades absurdes. Réunissez un jury d’hommes compétents: je soutiens qu’un bon élève de seconde est plus fort que lui dans n’importe quoi, même dans la sale question des courtisanes. Du positif P. S. n’a saisi que la décision; il ignore la morale. Drieu qui n’aurait jamais croisé sa Wehrmacht – et s’en consolant en jouant du Heidegger – il préfère, plutôt que signaler ses propres faux pas, vanter ceux qui en commirent d’extrêmes, Céline, Sade (®Fausse contrition). Je me rappelle une émission de la télévision où je vis P. S. coqueter entre deux drôlesses ; sa mimique me causait une gêne étrange, parce qu’elle faisait ressembler son visage mutin à mon sexe dans l’état de repos naturel (ma pudeur était telle en ce temps-là que je n’aimais pas voir un de mes organes procréateurs aussi largement divulgué, même sous le déguisement d’un romancier salé.) (Ordinairement, le jeu de lèvres de P. S. simule une bouche qui se baiserait elle-même, acrobatie sinueuse au tour vraiment curieux. Né en 1862, je ne doute pas qu’il eût écrit Le Culte du Moi.) Il a le chic pour défendre avec clarté des positions peu claires. Quand les jeunes littérateurs voulaient aiguiser leur propre calame, il feront bien, tels Aragon et Breton organisant un procès Barrès, d’instruire un procès P. S. – Par une rencontre étrange, cet homme charmant est aussi l’un des meilleurs amateurs d’Isidore Ducasse – je ne dis pas analyste, car son article La Science de Lautréamont (où il commenta en 1968 pour la revue Critique le Lautréamont de son ami Pleynet) n’excède pas la moyenne supérieure de la perspicacité, mais amateur, au sens du discernement musical, chez lui grand. Son erreur générale est de se figurer qu’il suffit d’éviter les fautes de ton pour échapper aux faux pas de la pratique, de se servir du style comme paratonnerre de la morale. Il ne fait pas assez attention au sens des mots. Tout est là. Pour me faire comprendre sur un exemple facile, voici une erreur de lecture que P. S. n’a jamais corrigée ; ce n’est pourtant pas l’occasion qui lui en a manqué : le texte où je la relève, la Lettre sur Sade (1968) a été imprimé au moins trois fois, la dernière dans Théorie des exceptions. P. S. y commet ce curieux quiproquo sur une phrase du Kant avec Sade : il impute à Lacan, qui mobilise l’opposition charité/indifférence, d’interpréter le refus de la peine de mort chez Sade comme un reliquat de charité (au lieu, écrit P. S., d’y voir « une question de goût »). Or Lacan suggère juste le contraire : c’est bien, marque-t-il, parce que Sade – « pas assez voisin de sa propre méchanceté pour y rencontrer le prochain » (tel Freud en personne, selon Lacan) – est sans charité qu’inaccessible à l’effervescence des vengeurs, froid comme une lame de la Chine, il peut avoir envers les crimes, justiciables de la peine de mort, cette distance qui lui en fait juger sans émoi, renvoyer cette peine à d’autres lunes, à d’autres sites (Sade, en fait, appelle une peine de mort illicite, exercée en secret sur des « innocents ». Appliquée, au grand jour des lois, par des juges assermentés, elle perd à ses yeux tout charme). La première récrimination de la « charité » banale (celle qui, par exemple, soulève l’opinion contre les tueurs d’enfants), c’est bien de réclamer la peine de mort pour les assassins, l’enfer pour les méchants ; les charitables inquisiteurs allaient encore bien plus loin dans leur thérapeutique de l’erreur – en toute logique, car, que sont, dans le système chrétien, quelques heures de souffrance au prix de l’enfer ?

Pour éclairer le texte en question de Lacan (peu clair selon plus d’un), lisez ce passage de Berl (p. XXVII de sa préface aux Mélanges de Voltaire, Pléiade) sur l’opposition entre le fanatisme occidental et l’indifférence orientale :

L’Europe et l’Occident ont tout à craindre du fanatisme. Il est, pour eux, l’ennemi numéro un, comme l’indifférence est, sans doute, l’ennemi numéro un du monde oriental; en Asie, c’est bien l’indifférence qui s’avère la forme la plus effrayante de la cruauté; les disputes du taoïsme et du confucianisme, l’introduction, le développement du bouddhisme, le déclin du bouddhisme n’ont pas provoqué en Chine des guerres sanglantes, et, aux Indes, les religions ont presque toujours coexisté sans massacres. C’est qu’aux Indes et en Chine, les hommes ne se croyaient pas tenus de sauver leur prochain, ils le laissaient et le laissent encore mourir de faim, voilà tout. La révolte des peuples sous-développés contre leur propre misère tient plus à l’influence des Occidentaux qu’à leur caractère naturel, mais les Européens ne connaissent guère l’indifférence. Il veulent sauver, convertir, dominer, imposer leurs idées, leurs rites, leurs méthodes; ils ont inventé l’Inquisition, ils la réinventent tous les jours. Leur violence est la contrepartie de leur charité. Ils massacrent leur prochain plutôt que de l’abandonner à ses erreurs.

Si P.S. a fait cette erreur étrange (étrange puisqu’il est d’accord avec Lacan sur le fond : la non-charité de Sade), c’est, je pense, parce qu’il n’était pas prêt à donner du goût l’analyse appelée par le contexte : savoir que ce mot sert au ludique à télescoper, comme dans une équivalence, la réserve de l’indifférence morale et le choix du style. L’idéologie de l’artiste-pour-l’art se retrouve ici intacte comme au sortir du jeune Flaubert ou de Gautier – comme si Ducasse n’avait pas publié. Selon ces belles âmes, il suffit à l’artiste de faire œuvre belle, il fera œuvre bonne (c’est commode). Il avoue son incapacité enfantine à distinguer si ses œuvres sont criminelles ou saintes. Il s’en désintéresse : advienne que pourra. Il plaide ad perpetuam pour la responsabilité non coupable, qui faillit occasionner dans un régime précédent une crise du foie. Or, s’il existe assurément des artistes enfantins, mieux vaut, je pense, laisser à Bobin, chantre lacteux de l’enfance aimable, la fantaisie d’ériger leur travail capricieux en norme souhaitable : rêver qu’il y ait, d’un côté, la vie sérieuse et grave, où le style n’est point de mise, et, de l’autre, les exercices de style qui, s’ils filent dur l’allure entraînante de certaines Bagatelles, ou savonnent la pente du massacre à l’aune de certains versets sataniques, ne peuvent, le mal fait, qu’adopter l’air penché de la rosière qui n’en peut mais : « Talisman enchanteur, mon charme assassin a encore frappé. Faites excuse, Msieu-dame. J’l’ai pas fait expré. » Tout Isidore Ducasse s’élève en masse contre cette infantilisation de l’intervention symbolique : parce qu’elle a l’avantage de se développer dans un espace optimal de comparaisons des mesures, la poésie, géométrie par excellence, est, mieux que tout autre action, en position de calculer ses propres suites. Si, par aventure, je venais, sans y avoir pensé, à produire des phrases qui auraient pour conséquences un génocide avéré, je me devrais à moi-même, comme à la dignité des lettres, d’annoncer à l’univers que, oui, ce génocide est mon œuvre, et que je m’applaudis de sa réussite. Si le commandant du Titanic suit sans phrase dans la profondeur des eaux arctiques son navire avarié, il me semble que, pilote et ingénieur d’un livre criminel, le même sens de l’honneur m’ordonnerait de couler avec lui.

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