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Valladolid 1817 – Madrid 1893

Poète et dramaturge espagnol, tenu pour le plus beau fleuron du romantisme dans son pays. Il se fit connaître en février 1837 par des vers écrits à l’occasion des funérailles du poète pamphlétaire Larra, suicidé à 28 ans. Parmi ses premiers ouvrages : À bon juge meilleur témoin (1837), Cantos del Trovador (1840-41). Séparé de sa femme, il émigra à Londres, puis à Mexico (1854) où l’empereur Maximilien le nomma en 1864 directeur du futur théâtre national ; ayant dû rentrer en Espagne pour assister à des funérailles plus intimes, celles de son épouse, il ne put retourner au Mexique, où son protecteur venait d’être fusillé. Bien des morts et bien du sang, comme on voit, autour du poète Zorrilla. Il avait donné en 1844 son drame le plus célèbre, Don Juan Tenorio, lequel (peut-on penser) avait pu fixer l’attention d’un lecteur du Don Juan de Byron. Dans la longue liste des Don Juan, celui de Zorrilla est le premier qui échappe à la malédiction finale. Gregorio Marañon y voit « l’équivalence espagnole très caractéristique entre la foi en Dieu et la constante révolte contre ses lois, même quand cette révolte n’est pas nécessaire. Dans l’acte du cimetière, d’une grandeur shakespearienne, il s’écrie :

S’il existe un Dieu par-delà ces hauteurs
Où glissent les astres
Dis-lui que tu as vu Don Juan
Pleurer sur sa tombe.

L’identification du Zorrilla des Poésies au dramaturge *Rojas Zorrilla (1607-1658) semble dès lors impossible ; j’observe que les neuf poètes pointés dans la phrase de référence (I : 27) :

Depuis les pleurnicheries odieuses et spéciales, brevetées sans garantie d’un point de repère, des Jean-Jacques Rousseau, des Chateaubriand et des nourrices en pantalon aux poupons Obermann,
à travers les autres poètes qui se sont vautrés dans le limon impur,
jusqu’au songe de Jean-Paul, le suicide de Dolorès de Veintemilla, le Corbeau d’Allan, la Comédie Infernale du Polonais, les yeux sanguinaires de Zorilla, et l’immortel cancer, Une Charogne, que peignit autrefois, avec amour, l’amant morbide de la Vénus hottentote, les douleurs invraisemblables que ce siècle s’est créées à lui-même, dans leur voulu monotone et dégoûtant, l’ont rendu poitrinaire.

y sont répartis en deux groupes disposés de part et d’autre du limon impur des vautrés.

Rousseau

Les poètes du premier groupe sont tous nés au XVIIIe siècle, ceux du second (à part le pivotal songeur Jean-Paul[1], 1763-1825) au XIXe : Dolorès de Veintemilla (1829), Edgar Poe (1809), Zorilla (1817) et Baudelaire (1821) ; la progression « Depuis… à travers… jusqu’à… » marque bien une intention généalogique dont l’aboutissement est « ce siècle » cosmopolitement représenté par un Allemand, une Équatorienne, un Polonais, un Américain, un Espagnol et un Français. Vu la structure de la phrase : « Depuis [A] jusqu’à [B], les douleurs que ce siècle s’est créées l’ont rendu poitrinaire », il paraît clair qu’un dramaturge du XVIIe serait tout à fait déplacé dans [B]. Au reste, parler de Zorrilla en 1870, c’est comme parler de Balzac encore aujourd’hui: sans plus de précision, le lecteur n’ira pas penser (sauf s’il tourne feuille et guidon d’un même élan) à un piéton contemporain de Voiture. Ainsi, dans une lettre à Cazalis du 18 juillet 1868, Mallarmé lui écrit : [en septembre] « tu verras le félibrige dans toute sa gloire, fêtant les poëtes espagnols (le grand Zorrilla parmi eux) ! ». Ajoutons que la référence à Rojas repose sur une interprétation injuste du mot sanguinaire (pour sanglant), chargeant mon client, M. Ducasse, d’un emploi tout à fait fautif de ce mot, qu’il prend, à notre avis, très classiquement, au sens 2 de Littré : « qui a le caractère de la cruauté ». Le jury a trop spéculé sur le mauvais français du plus grand poète-philosophe franco-uruguayen, et c’est ainsi qu’on arrive à mettre au-dessous du charognard piteux ami des Vénus hanchées celui qu’Aragon, sans libertinage excessif de l’aile (je le démontre en temps utile) appela « l’homme le plus intelligent qui daigna manier une plume ». – Reste à justifier positivement ces yeux, cruels jusqu’au rougeoiement. Roland Lack, liseur émérite (Poétique du Prétexte, page 237), les a localisés dans le poème suivant de José Zorrilla :

Leídos por los actores en  el Teatro de Principe

Hartas, oh patria! lágrimas corrieron
de sangre fraternel hartos arroyos,
de hartos valientes el sepulcro fueron
charcas extensas, y profundos hoyos.

Hoy, que calmada la sangrienta lucha
tremolan a la par ambas banderas,
blando suspiro en derredor se escucha,
corren de paz las lágrimas primeras.

Con ellas, sí, los párpados preñados
ha largo tiempo reventar querián,
mas en la lid los ojos ocupados
a vista de la sangre no podían

Himnos de triunfo y de placer alcemos,
y ya amigos y libres ciudadanos,
la sangre de esas lizas olvidemos
que quema el corazón, mancha las manos.

Quatrains que chacun peut, moyennant un petit logiciel de traduction et un peu de bonne volonté rhytmique, traduire ainsi :

 

Lai pour les acteurs  du Théâtre de Principe

Hélas, ô patrie! les larmes ont coulé
D’un sang fraternel à pleins ruisseaux
De valeureux les sépulcres débordent
Gisantes carcasses aux orbites caves.

Hui que finit la sanguinaire lutte
Tremblant comme bannière au vent
Un doux soupir en dessous s’entend
Coulent en paix les premières larmes.

Avec elles, oui, les songes préférés
Ont tout loisir de revenir à volonté,
Mais, de lice les yeux hantés
À la vision du sang ne le peuvent.

Hymne de triomphe et de plaisir alme,
O nous, amis, citoyens libres,
Le sang de ces lices, oublions-le !
Quand le cœur brûle, les mains s’ouvrent.

Au delà du caractère volontairement un peu trop littéral de cette traduction, voici ce que donnerait, légèrement glosés, les deux passages pertinents pour l’évocation qu’en fait Ducasse : Aujourd’hui que la guerre sanguinaire a pris fin […], les plus beaux de nos songes sont appelés à renaître. Les yeux pleins encore de visions de guerre, la hantise du sang nous navre […] Amis, j’élève un chant pour que le sable de l’oubli boive le sang de ces arènes trop humaines ! On voit que ce poème, au thème hélas ! encore si actuel en ce troisième millénaire débutant, plaide en faveur du retour de l’espoir ; il est donc plutôt ducassien dans l’intention et ne pouvait, par son sujet, que toucher l’auteur de la strophe terminale du premier Chant. Ce que Ducasse rejette ici, au delà de la chose même, c’est le choix du sujet du poème de Zorrilla : ce sang qui, métaphoriquement, remplit les yeux des uns d’une haine sanguinaire, avant de rougir la mémoire des autres d’une obsession navrante. Lutter contre le mal, écrit-il plus loin, est lui faire trop d’honneur (II : 104). Il n’y a pas le sentiment des luttes (II : 82). Tous ces poètes, grands mais mauvais, ont en commun le penchant suspect à fixer leurs yeux sur le pernicieux. On se complaît facilement dans le rêve de l’horreur qu’on se flatte de dénoncer. On y est incliné par une pente insensible. La pente est fatale, une fois qu’on s’y engage. Il est certain qu’on arrive à la méchanceté. Méfiez-vous de la pente. Extirpez le mal par la racine. Or ce mal est commun. Ducasse le suggère en alignant, dans un palmarès négatif qui anticipe de vingt paragraphes celui des Grandes-Têtes-Molles, les figures qui s’imposent au critique comme les plus emblématiques fleurons de la poésie dans le monde au cours des cent dernières années (1770-1870) : le plus évident romantique allemand, Jean-Paul ; la poétesse de l’Amérique méridionale, Dolorès ; « le poète de la Pologne » (Krasinski signait ainsi) ; le poète de l’Amérique septentrionale, Edgar Allan Poe ; le poète de l’Espagne, le grand Zorrilla ; et le premier poète de la France moderne, salué comme tel par toute la génération des Parnassiens, Baudelaire. Cela montre le caractère épidémique de l’épreuve traversée par la poésie, plus généralement par l’esprit humain, et la nécessité de s’unir pour réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement. Ces poètes sont coupables à proportion de leur grandeur. Maîtres de décider du fond de leur poésie comme de sa forme, ils ont préféré subir. Tous ont cédé à la tentation maléfique, à la facilité des thèmes névrotiques. Où la performance s’imposait (ils en étaient capables, comme un juge a la capacité de juger), ils ont préféré la faiblesse des choses constatables, se coucher avec les chiens parmi les ruines, le sang, les vers, les morts. Quand il fallait se dresser au soleil, rire à pleine dents, montrer l’horizon radieux, ils ont préféré geindre dans la nuit, s’écouler en pleurs, écrire des faire-part de décès, composer des pamphlets contre la divinité.

Petite spéculation personnelle pour conclure : j’avais un moment parié sur un souvenir personnel de Ducasse : Zorrilla, poète itinérant alors âgé d’une cinquantaine d’années, faisait à cette époque en France, en Espagne et ailleurs des lectures publiques de ses poèmes ; il est plausible qu’Isidore Ducasse eût assisté à l’une d’elles, et que les « yeux sanguinaires de Zorilla » fussent ses yeux écarquillés, tantôt roulant dans leurs orbites au gré du vent des vers, tantôt dardés vers la salle frémissante, roulis assez risible du point de vue d’un spectateur plutôt *railleur de nature. Il serait en tout cas indiqué de vérifier par quels chemins chemina le causeur Zorrilla causant çà et là ces années-là, voire de retrouver quelques compte-rendus journalistiques de ces lectures nécessairement sensationnelles, pour savoir si ce fin diseur avait coutume de faire les gros yeux au public. La découverte de Lack périme ces spéculations trop humaines.


[1] Si l’on songe à la date de parution du Songe en français : 1808 (quatre ans après Obermann), dans De l’Allemagne de Mme de Staël, qui donne de ce poème une traduction partielle, on conviendra que Jean-Paul est cependant bien à sa place dans cette théorie de noms.

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