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Poznan 1776 – Neuilly 1853.

N’a-t-il pas existé, cet étrange et peut-être grand penseur, Hoëné Wronski, lequel, à force de sondages dans le Nombre, croyait avoir trouvé le point de jonction du polynôme algébrique et de la destinée humaine, et avait fini par oser écrire en X et en Y la formule des passions et des événements ?

Victor Hugo : Philosophie, commencement d’un livre, 1860 [ posthume 1911].

Mathématicien, philosophe, astronome, ingénieur, mystique et inventeur de gadgets pré-duchampiens, Wronski fut peut-être l’ultime avatar de Léonard. Fils de l’architecte de la Cour de Pologne, il défendit en 1792 Varsovie contre les Prussiens, puis, officier d’artillerie dans l’armée de Kosciuszko, lutta contre les Russes pour l’indépendance de la Pologne. Prisonnier le 10 octobre 1794 à Masciejowice, il se mue, suite au troisième partage de sa nation et (« pour des raisons connues de mes chefs », dira-t-il) en major de l’armée russe et aide de camp du général Souvorov avant d’émigrer en Allemagne où il étudie la philosophie, les mathématiques, le droit. Installé en France en 1801, il publie et signe en 1803 le premier ouvrage rédigé en français sur la philosophie de Kant, Philosophie critique, fondée sur le premier principe du savoir humain. Les mathématiques pratiques n’ont retenu de lui que le wronskien (déterminant usuel en calcul infinitésimal), et l’encyclopédie de la Pléiade ne le signale qu’en souvenir d’une accointance assez discutable avec la « Philosophie de la Nature ». Wronski – que les lecteurs de *romans feront bien ne pas confondre avec l’amant d’Anna Karénine Vronsky – développa à partir de 1811 la philosophie mathématique la plus originale et la plus puissante que je sache (Introduction à la philosophie des mathématiques et technie de l’algorithmie ; Philosophie de l’infini, 1814 ; Philosophie de la Technie algorithmique, 1815-16), mais celle-ci ne rencontra jamais, semble-t-il, un vrai lecteur ni dans la communauté des mathématiciens ni dans celle des philosophes ; avec cet humour objectif qui chez lui s’identifie au sérieux le plus abrupt – Wronski en avait lui-même signalé la raison dans la rareté respective des génies philosophique et mathématique : ces deux formes d’esprit étant largement indépendantes, voire intimement ennemies, leur mauvais ménage commande – siffle le Polonais – la rareté dernière du squizo-génie qui les fédère, partant son incompréhensibilité. Inventeur des  » chemins de fer mouvants  » (chenilles des futurs tanks), il s’intéressa aussi, à partir de 1830, à la philosophie de l’histoire, prononça une critique argumentée des principaux philosophes idéalistes allemands dont Hegel (en qui il pointa dès 1842 le promoteur d’une erreur historico-métaphysique avant-courrière d’une tyrannie extrême), et conçut, en contrepartie, une espèce de religion philosophique, le Messianisme, sensiblement distincte du positivisme comtien (la constellation mathématique-philosophie-religion invite à rapprocher Wronski de Comte, mais ce parallèle esquissé vrombirait de trop de contrastes). Dans leur édition critique des Poésies (1960), *Goldfayn et Legrand relèvent le caractère absolument et délibérément positif qu’ont en commun Ducasse poète moral et Wronski ; c’est aussi un certain ton, toujours décisif et absolu, qui les rapprocherait si Wronski n’était souvent prolixe et pesant. Il existe par ailleurs, du point de vue formaliste et combinatoire qui est celui de Wronski sur les opérations mathématiques, à celui impliqué dans la pratique ducassique des opérations littéraires prétextualisées, une rencontre à signaler. On n’a pas trace d’une lecture directe de Wronski par Ducasse, mais vu la nature des intérêts de celui-ci, elle n’est pas improbable. Parmi les ouvrages mathématiques de la bibliothèque du lycée de Pau se trouvait le Dictionnaire des sciences mathématiques pures et appliquées (1836) d’Alexandre Sarrazin de Montferrier (1792-1863), beau-frère et disciple de Wronski qui fut son plus sûr partisan parmi les enseignants et qui lui consacra en 1856 un ouvrage en quatre volumes, Encyclopédie mathématique ou exposition complète de toutes les branches des mathématiques d’après Hoené Wronski. Par ailleurs si, comme l’atteste l’extrait d’*Helmholtz, Ducasse s’est intéressé à la théorie musicale, il a pu parcourir un ouvrage du dernier disciple et mécène de Wronski, Camille Durutte, ingénieur-compositeur qui donna en 1855 une Esthétique musicale (Technie générale du système harmonique) inspirée, assez vaguement du reste, des principes wronskiens. On sait par ailleurs l’intérêt marqué par Ducasse aux ouvrages de deux autres célèbres émigrés polonais, *Mickewicz et *Krasinski. Âgé, Wronski s’était de plus en plus rapproché de la communauté polonaise, encore qu’il reprochât à Mickiewicz, Slowacki et Towianski de lui avoir « volé l’idée » du rôle messianique de la Pologne dans la future fédération morale des nations (anticipation idéale de la SDN, de l’ONU). À l’époque où écrivait Ducasse, la dernière publication de Wronski était un recueil posthume, Développement progressif et but final de l’humanité (1861). Loin d’être inconnu des poètes, Wronski est peut-être celui entre les philosophes du XIXe siècle qui, surtout, les intrigua. Baudelaire l’évoque et Balzac, qui l’a presque sûrement rencontré, s’est souvenu de lui pour camper un protagoniste d’une nouvelle inachevée, Entre savants. Dans Les Ducasse y ont senti Mental (roman déjà pointé par le cas sic), *Flaubert cite, vers la page dixième du chapitre III, la définition wronskienne de la censure : « répression critique de la spontanéité spéculative » (notez qu’à un iota près – le sourire de l’ange –, cette définition convient quasi idéalement à la *correction ducassienne). En 1892, dans sa lettre du 27 avril à André Gide qui s’était enquis : Qu’as-tu admiré le plus? – Paul *Valéry nomme, après Mozart, après le Wagner des Maîtres chanteurs, après Plotin et Vinci, ce couronnement : « l’inouï cerveau Wronski […] tête sans égale peut-être » (Wronski – ce nom tout sec, et rien de plus – est le mot qui commence le tout premier de ses deux cent cinquante-six Cahiers). – Goldfayn et Legrand citent plus volontiers les disciples que le maître : p. 64 Ange Péchméia, L’œuf de Kneph, histoire secrète du zéro, 1864 ; p. 52 Nicolas Landur, Recherches sur les principes du savoir, 1865 ; ce n’est pas pour le séparer des occultistes, qui, à commencer par l’abbé Constant (Eliphas Lévi), se le sont approprié – assurément l’une des raisons majeures de la disproportion entre son importance intellectuelle et son audience universitaire. Gilles Deleuze est, que je sache, le seul philosophe récent qui, dans Différence et répétition, lui accorde, sur un point fondamental mais restreint, l’attention voulue. Philippe d’Arcy lui a consacré une excellente étude – collection «Philosophe de toujours» (Seghers 1970). – Une anecdote fameuse pour conclure. Arson, banquier-mécène niçois que Wronski avait séduit par sa « conduite angélique » (sic), son « mérite transcendant » et ses « connaissances immenses », pour l’asservir ensuite à de fort longs calculs, fit – peut-être pour se venger? – paraître en 1817 un mémoire intitulé Document pour l’histoire des Grands Fourbes qui ont figuré sur la Terre ou Mémoire d’Arson (de l’Isle du Vaucluse) contre Hoëné Wronski, auteur de divers ouvrages sur les Mathématiques – factum pourquoi Wronski l’assigna à comparaître au tribunal de Nice. Arson finit par admettre que Wronski lui avait (le 9 octobre 1814) révélé l’absolu, et xa valait bien les sommes déboursées (50 000 F, un trésor alors) ; mais l’affaire fit tort à la réputation du mystique dépensier, devenu pour les journalistes l’homme qui a vendu l’absolu, un simoniaque en somme. Devenue sa veuve, Constance, qui l’a connu mieux que nous, vanta, elle aussi, son caractère angélique. Comme disait Frau Heidegger en tricotant des mi-bas pour Martinache : il faut avoir couché avec, pour bien sentir d’où part un philosophe. C’est pourquoi Kant se pige mais ne se sent pas. Au fait : trouvez-m’en un autre, si vous pouvez, aujourd’hui, que sa conjointe et son banquier appellent Ange.

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