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Paris 1694-1778.

Unique adversaire déclaré commun aux romantiques et à Isidore Ducasse. Poseur, sans doute, comme Jean-Jacques *Rousseau, mais pas devant le même miroir : au philosophe manqué de Ferney Ducasse reproche surtout d’avoir interrompu le fil indestructible de la poésie impersonnelle. C’est ainsi à la poésie de Voltaire et conjointement à sa philosophie que cette diatribe s’adresse. Ces deux parts de l’œuvre voltairienne sont justement les plus faibles : la Henriade et le Discours métaphysique ont sombré dans la même illisibilité. Ducasse suggère que cette double faiblesse a une même cause : le positionnement anti-philosophique du sujet poétique – idem le positionnement anti-poétique du sujet philosophique. Loin de tendre à devenir l’archange de la bibliothèque, à se situer au point d’animation où le compositeur vient à piloter toutes les ficelles ombilicales des textes existants, Voltaire vibre en fonction des différents courants intellectuels qui coopèrent à la formation des idées de son époque. Pour lui, Newton est dans le vrai, Descartes dans le faux. Où un autre philosophe dialectiserait, il simplifie, binarise. Ce courageux polygraphe prétend sincèrement lutter contre le fanatisme, il dénonce l’intolérance, se bat efficacement pour de justes causes; mais, tout cela sans mesurer qu’en son discours même, dans son dualisme rémanent, gît le germe intué de la reviviscence de ce qu’il hait. – Dans un article de la Muse Française (1823), Victor Hugo applique à Voltaire la même critique, talent mal employé, que Ducasse à Byron :

« Loin de nous toutefois la pensée de nier le génie de cet homme extraordinaire : c’est parce que, dans notre conviction, ce génie était peut-être un des plus beaux qui aient jamais été donnés à aucun écrivain, que nous en déplorons plus amèrement le frivole et funeste emploi. Nous regrettons pour lui, comme pour les Lettres, qu’il ait tourné contre le Ciel cette puissance intellectuelle qu’il avait reçu du Ciel. Nous gémissons sur ce beau génie qui n’a point compris sa sublime mission, sur cet ingrat qui a profané la chasteté de la muse et la sainteté de patrie, sur ce transfuge qui ne s’est pas souvenu que la trépied du poëte a sa place près de l’autel. »

Ducasse impose une modulation à ce topoi : il ne gémit pas, ne juge pas Voltaire au nom du Ciel, de la patrie ou de l’autel ; il pointe un effet très particulier, la personnalisation du rapport aux lettres chez ce bourgeois qui, par une coïncidence instructive, fut aussi l’un des premiers instigateurs du « droit d’auteur » et de cette *propriété-littéraire qui, sous couleur de rémunérer les travaux de l’esprit, rend les textes intangibles, incorrigibles comme la clôture bourgeoise interdit de frayer les champs et les bois des « propriétés privées ».

 

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