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Il existe une tentation maximale de formuler des généralités touchant la vie, la mort, balancées dans une proposition d’agréable facture. Jeu désuet. Les auteurs de maximes, en ne résistant pas à la séduction de ce type de fausses symétries, on montré leur légèreté. Quant au triplet (bonheur, vie, mort), il ne permet guère de variantes, encore moins d’intéressantes ; parions que l’épluchage du corpus des littératures ferait apparaître que toutes sont représentées. Sans avoir fait cette recherche, je trouve la dérive suivante. Le législateur Solon commence :

Les hommes, quelque bon visage que leur fasse la fortune, ne se peuvent appeler heureux jusqu’à ce qu’on leur ait vu passer le dernier jour de la vie.

Montaigne, abrégeant cette pensée (déjà assez courte) écrit :

Il ne faut juger de notre bonheur qu’après la mort.

Vauvenargues [140] mécontent, je parie, de ce qui prend l’allure d’un cliché trop clair, brouille les lignes en introduisant le concept de règle, remplace bonheur par vie, et nie le tout ; cela donne :

On ne peut juger de la vie par une plus fausse règle que la mort .

Enfin (II : 156) et (II : 158) sous-entendent le concept de règle, exhibent celui de beauté et donnent successivement les deux leçons concurrentes (et complémentaires) :

On ne peut juger de la beauté de la vie que par celle de la mort.

On ne peut juger de la beauté de la mort que par celle de la vie.

La version la plus concrète et la plus significative est aussi la plus ancienne, celle du sage Solon. On voit ce qui l’a pu suggérer : la fin pitoyable d’un conquérant qui n’avait connu que des succès, par exemple. Le point de vue est celui de l’utilisateur, qu’il faut donc nécessairement supposer vivant. Montaigne ne fait que rendre cette pensée plus abstraite en la christianisant et en adoptant un point de vue extérieur à la vie : dans sa version, celui qui juge de notre bonheur n’est pas nous, mais un de nos survivants (ou peut-être Dieu ? ou peut-être notre âme ? Difficile à dire, car on ne voit pas le troisième côté que forment dans l’espace ces curieux oiseaux de passage). L’énoncé obtenu par Montaigne peut se nier de divers points de vue, par exemple ainsi :

Les hommes, pour autant que la fortune leur fasse bon visage, peuvent s’appeler heureux ; de quelque façon qu’ils meurent, ce bonheur leur reste acquis ; rien ne le peut ôter

La version Vauvenargues illustre un autre choix : refuser tout rapport entre la mort, contingente comme une pierre qui tombe, et la vie, qui se développe suivant une logique nécessitante. Enfin, les deux maximes de Ducasse reviennent à affirmer l’équivalence de la beauté de la vie et de celle de la mort, l’une emblématisant l’autre et réciproquement : selon cette vue, la vie, la mort participent d’une même beauté. Dans cette sorte de combinatoire, quelques termes étant posés, toutes les propositions qui se tirent de la première venue peuvent se soutenir : le référent est assez flou pour avoir la décence de rester neutre. Si je numérote toutes les combinaisons, je dirai que chaque auteur tire son numéro dans la loterie vitale : il ne s’agit que de prendre date, en s’appropriant un tout petit territoire symbolique. Un raisonnement combinatoire élémentaire montre qu’on trouvera bien moins de courtes phrases possibles que d’hommes possibles (chaque homme pouvant de ce point de vue être représenté par une phrase très longue significative par exemple de la liste de ses différences propres à un humain de référence décrit de A à Z et pris pour étalon). Cette différence extrême contraint les hommes parlants à s’accorder sur bien des phrases courtes, d’où la notion de vérité qui qualifie les plus stables de ce lieux de rencontre symbolique. Force est aux auteurs qui veulent paraître originaux de se précipiter, en vue de les signer à temps, sur les phrases qui n’ont pas encore été écrites et revendiquées. Telle est une origine virtuelle de la notion d’auteur, dont la faiblesse éclate. On peut inférer de la tendance chez les hommes à signer des phrases qui leur soient propres une tendance irréversible à l’allongement des phrases d’auteurs. Relevons ici (bien que cette remarque n’ait plus qu’un rapport indirect avec le couple vie/mort) que l’énoncé de La Bruyère (premier des Caractères : «Tout est dit, etc.») corrigé par (II : 154) s’entend évidemment de phrases assez courtes et très courtes. La Bruyère, qui ne raisonne pas en mathématicien, ne voit pas la nécessité de majorer la longueur des phrases auxquelles il réfère implicitement ; il préfère le point de vue indéterminé du *goût. L’absence de majoration permet de penser qu’il réfère à des phrases aussi longues qu’on veut : cela rend sa maxime fausse en tous cas, sauf si par le meilleur il entend seulement le plus court, auquel cas sa maxime est triviale. Ce qu’on peut supposer de plus charitable à l’égard de la maxime de La Bruyère, c’est qu’elle porte en fait non sur de simples choix d’énoncés courts, mais sur des organisations (discours) impliquant différents ensembles de tels choix. Dans cette hypothèse charitable, la maxime de La Bruyère est indéterminée.

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