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Faut-il que j’écrive en vers pour me séparer
des autres hommes? Que la charité prononce !

(II : 142)

À l’époque où écrit Ducasse, presque toute poésie est encore en vers. Les quelques essais de poèmes en prose connus – Parny, Chansons madécasses, 1787 ; Bertrand, Gaspard de la nuit, 1842 ; Baudelaire, Le Spleen de Paris, 1855-62 – sont formés de pièces courtes et non enchaînées. Ce sera encore le cas d’Une saison en enfer et des Illuminations de *Rimbaud comme des Divagations de *Mallarmé. Les seuls ouvrages amples qu’on puisse citer avant 1868 – de Chateaubriand Les Martyrs (1809), Les Natchez (1800-26) ; d’Edgar Quinet Ahasvérus (1833) – ne sont pas d’une poésie indubitable ; ajoutons, trop souvent négligées, les traductions en prose de poètes tels Tasso et Dante, l’une d’entre celles-ci (la traduction de L’Enfer par M. Mesnard) ayant joué dans l’élaboration des Chants un rôle sensible dès la première phrase. Les Chants de Maldoror sont cependant bien la première œuvre poétique de grande ampleur en prose française – voire, comme l’écrit Kleber Haedens, « la seule épopée lyrique de la littérature française ». Poésies (I : 49) et (II : 142) présentent le vers comme une procédure d’éloignement progressif de la langue usuelle et, par suite, de ceux qui la parlent :

en quatrième, on fait des vers latins ;
en troisième, on fait des vers grecs ;
en seconde, on fait des vers hébreux…
(cela laisse deviner qu’en première on fera des vers sanskrits).

La pratique des vers restait une méthode de composition scolaire assez usuelle pour qu’un professeur propose de traduire, en vers grecs, deux sanglants épisodes tels que la repoussante comparaison du pélican et l’épouvantable catastrophe arrivée à un laboureur (deux morceaux d’Alfred de *Musset que Ducasse appelle deux charognes – en argot potache : proses où les vers se sont mis). Comme ses condisciples, il avait acquis de la facilité à fabriquer des alexandrins, fût-ce par mégarde. Pascal Pia a relevé bon nombre de « vers blancs » dans les Chants ; tels :


De façon qu’il ne meure pas, car, s’il mourait,
On n’aurait pas plus tard l’aspect de ses misères.
Ensuite on boit le sang en léchant les blessures…

Les percevoir suppose qu’on ait soi-même subi un endoctrinement analogue à celui que Ducasse dénonce. *Lespès se rappelait que Ducasse lui avait montré un poème « dont le rythme lui avait paru bizarre ». Michel Pierssens note que, dans son Cours familier de littérature (1856), *Lamartine a pris parti contre le vers, « forme très-indifférente à la poésie à l’époque avancée et véritablement intellectuelle des peuples modernes. » Ajoutez à cela qu’un auteur attaché à la langue des classiques, jugeant Voltaire poseur, et de surcroît curieux de *Buffon, aurait pu adhérer à ce mot du naturaliste à Hérault de Séchelles : « Il est impossible dans notre langue d’écrire quatre vers de suite sans y faire une faute, sans blesser ou la propriété des termes, ou la justesse des idées. » Or, pour peu qu’on doute que les catégories d’une langue marquent une philosophie intangible, on peut s’écarter délibérément de cette justesse vernaculaire, se faire de l’infraction un système, de la norme verbale un permanent défi qu’on s’attache à relever : on trouve dans cet exercice des formules, des pensées qui ne seraient pas venues sans cette contrainte. De profonds révoltés tels Hugo, Aragon, mille autres, trouvèrent sans paradoxe dans le respect d’une norme aussi arbitraire que l’alexandrin une clé de l’invention, sinon de l’inversion des valeurs. Celui qui, à l’opposé, s’exerce à tabler sur une sémantique imperturbable – parti adopté par Ducasse en ses Poésies – doit, au moins sous ce rapport, rejeter le vers comme un trublion oulipien, producteur d’un rire de piètre aloi, celui de la dérision faible des nasardes et pieds-de-nez pour soirées au Chat Noir. Cela va plus loin que Lamartine : tout au plus accordera-t-on à la Cigogne qu’elle a de la versification assez de pratique pour être reçue ici en témoin inattendu : vous entendez ? Même Elle l’écrit, que la poésie en vers a fait son temps de pitreries relatives et de contorsions contingentes ! Le vers a sa place dans les chansons et poèmes assimilés : voyez tout ce qui s’écoule en vers sur nos forums « Poésie » ; la liaison avec la poésie personnelle des adolescents meurtris saisira. Il faut la musique pour munir les vers d’ailes. Alors tout change. On entend chanter les anges.

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