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Il faut l’avouer, non sans un subreptice pleur, le dogme de la vérité binaire, sommairement rappelé (II : 137) : « Rien n’est faux qui soit vrai ; rien n’est vrai qui soit faux », imprègne si bien la pensée courante que le critique littéraire, encore aujourd’hui, arrive à écrire comme s’il militait sous l’insipide slogan :

 « Tout ce qui n’est pas obligatoire est déconseillé ».

On arrive ainsi, encore aujourd’hui, à se demander si, dans les Poésies, au ton déconcertant, Isidore Ducasse est ou non vérace. Comme si l’on ne s’instruisait pas «à proportion de sa pensée enchaînée» ; comme s’il n’y avait que des faits qui valussent qu’on écrivît ; et comme si les énoncés méritant d’être assertés n’étaient pas, justement, le plus souvent, ceux qui déroutent, par une posture originale, la binarité des catégories des bipèdes perplexes ! J’espère que votre esprit reste révolté de l’équivalence que j’ai risquée, dans la première phrase de cet article, entre « le dogme de la vérité binaire » et la tautologie (II : 137). Le dogme de la vérité binaire, ce n’est pas cette tautologie. C’est d’affirmer (et, qui pis est, de sous-entendre) que l’opposition vrai-faux brandie par elle justifie l’hypothèse d’un magnétisme orientant partout l’ensemble des propositions valables. Est-ce que la géologie n’a pas montré que, depuis les centaines de milliers d’années qu’il y a une Terre et qui tourne, la polarité magnétique nord-sud s’est inversée plusieurs centaines de fois déjà? Croyez-vous que cette inversion s’opère en un instant? Il y a donc des périodes transitionnelles où l’emploi de l’opposition nord-sud devient tout à fait incertaine. Si la Terre, cette masse grave, varie ainsi comme une tête de linotte, combien plus la pensée de ses hôtes passagers n’est-elle pas exposée à errer, sitôt qu’elle s’enferre dans le cartilage d’un préjugé, qui vaut à peine pour les plus vulgaires propositions des livres d’histoire ! C’est pour découvrir, non pour relater ce qu’il sait d’avance, que le littérateur aligne des mots qui s’assemblent d’une façon qui n’avait pas encore été exactement tentée. Et c’est, en particulier, pour montrer que des unités bien plus larges, de l’ordre de la page, produisent un effet tout neuf dès qu’on les fait entrer dans une combinaison spirituelle inédite, que le plagiat coopère à briser votre cataracte. La limite théorique de ces considérations est signifiée par Borges avec son Quichotte repensé par Ménard.

Il n’est donc pas juste de se demander si une poésie digne de ce nom est à prendre à la lettre, comme un témoignage honnête à une barre tribunale, ou bien avec suspicion, comme l’allégation d’un époux rentré tard. La seule question qui se pose au lecteur de littérature, c’est ce que ça lui fait. Il y a des millions de pages de prose ou de vers qui glissent sur notre plumage sans parvenir à mouiller ce qu’il pare ; et il y en a quelques dizaines qui restent fichées dans la chair du touché, comme une flèche voluptueuse, indéfiniment, tandis que tout le sang qui l’irrigue adopte une manière de circuler indéfinissablement changée. C’est en quoi, parlant d’Isidore Ducasse, Aragon, ou Soupault, je ne sais plus lequel, pouvait s’exclamer : « Ma vie à celui qui me le fera oublier ! »

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