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Ces opérations étant réciproques, l’abstracteur peut tenir qu’il n’y en a qu’une seule, la transaction commerciale, bipôle dont le sens est ad libitum. Telle est la force de l’abstraction : elle opère une génération neutre, exhibe un objet désensé. On peut appliquer le même jeu au couple (victime, bourreau), que les morales aux mains nettes jugent avec la même sévérité. Il est alors hautement significatif que, visant un tel bipôle en action, le lecteur choisisse de s’arrimer ici ou là. Lire Justine avec les yeux de Justine est autre chose que lire Justine en se glissant imaginairement dans la tête de Saint-Fond. Sous ce rapport, le bien diffère du mal, et le mal dit faire du bien. Ce qui n’est pas exactement pareil. Si l’un a tort, l’autre a raison. Dès lors, lorsque Ducasse écrit :

« Dante, Milton, décrivant hypothétiquement les landes infernales, ont prouvé que c’étaient des hyènes de première espèce. La preuve est excellente. Le résultat est mauvais. Leurs ouvrages ne s’achètent pas. »

ce n’est pas pour que le premier poète de ménage qui passe son torchon dans les pages inverse le sens élu par ce trait. Tel n’est pas l’avis de Jacques Roubaud, lequel pour appuyer sa thèse paranoïaque (la poésie a des ennemis, même parmi les poètes de la Pléiade (la collection), et jusqu’au sein du comité directeur de L’Infini ; c’est dire si elle est en danger) « cite » (sic) tranquillement (et avec guillemets, SVP) la phrase qui précède sous la forme un peu nouvelle :

« Vos ouvrages ne se vendent pas » (Lautréamont).

On voit que JR introduit une impudence (Vos au lieu de leurs : comme si Ducasse téléphonait à Dante, Milton à travers les siècles), se vendent au lieu de s’achètent (ce qui supposerait que Ducasse se pose en vendeur et non en acheteur de bouquins), et, brochant sur le tout, l’habituel Lautréamont au lieu de Ducasse, qui suggère que nous sommes encore dans le registre de Maldoror, alors que nous sommes déjà au treizième paragraphe du second fascicule des Poésies. Plaisantin pâle, JR ironise sur une conception commerciale de la poésie qu’il vient tout exprès de fomenter sous nos yeux, en comptant sur notre inculture pour n’y voir que du feu. (Je devine que si la poésie n’a rapporté que des dettes à Ducasse, l’abondante littérature de l’auteur de 31 au Cube a dû l’endetter bien davantage : cela n’étonnera pas ceux qui, éditeurs méritants, tremblent de peur, parfois, non sans raison (V, 1), devant l’expression parlante des surfaces d’un cube.) C’est justement pour aller contre ces procédures policières insidieuses, où l’innocent inculpé se trouve – cage, bourreau à la clé pour le terroriser – détenir en sa *poche l’indice exact qui manquait à l’accusation, et qui, notez-le bien, Mesdames et Messieurs les jurés, ne s’y trouvait pas cinq lignes plus haut ; c’est pour aller contre ces menées, ce formalisme sans scrupule et sans gêne, ces manipulations, ces tours de cartes en dessous, ce bonneteau qui tait son nom, ces jeux proto-staliniens d’inquisiteur en vacance au Valais, que Ducasse, Isidore, a promu la *correction réglée, où chaque variation de virgule ou d’iota compte, et où la morale, informée déjà qu’elle possède en ce poète un défenseur énergique, surveille tout ce qui, typographiquement, est susceptible de changer l’orientation d’un texte proposé : cela non pour s’y opposer, mais, bien au contraire, pour en faire un jeu réglé, auquel chacun est prié d’accorder une précise attention. Nous n’en sommes pas là, et nous verrons, je gage, encore quelques trimestres, nombre de ces critiques à court jabot venir jeter le trouble, la fausseté, l’ignominie pâle et le rythme déjanté dans l’ordre de l’écriture. Voire, ce qui est un comble, polluer au nom de la poésie même le fleuve majestueux et fertile qu’elle soumet aux ponts de la ville.

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