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L’éloge de l’originalité dans les arts est un poncif fatigué. La banalité aussi a son mérite, trop rarement marqué. Tout ressassement n’est pas stérile ; il ne l’est qu’à notre surdité : si, sous l’insistance, on cherche ce qui tend à se dire, ce qu’on découvre n’est pas sans intérêt. Lorsqu’un énoncé, un morceau de prose, etc. fixe notre attention, nous sommes spontanément portés à en produire des dérivés ; on peut aller jusqu’à avancer que ce n’est qu’en tant que prétexte à variations qu’un propos est capable de nous intéresser – ces variations pouvant être de bien des types : de la banale suite « sous influence » (simple contagion) aux développements critiques contradictoires (simple réaction), du plagiat aux composés les plus oulipiens, le propre d’un bon texte est d’en provoquer d’autres, sous quelque indice que s’endosse cette provocation. Mais pourquoi cela ? Quelle est cette propension à développer tout un espace de propositions à partir d’une, ou de quelques unes – des plus remarquables – d’entre elles ? S’agit-il de « noyer le poisson » ? Répondre que cette propension est la longinale (dite aussi territoriale ou d’emprise), c’est en marquer la radicalité. Toute singularité est grosse d’un espace que nous voulons voir pour le palper, le cartographier. Pré-discursive – ô combien –, cette tendance affecte au niveau du langage une importance exceptionnelle. Le charme d’un propos tient à ce que je suis tenté d’appeler son caractère incipital : paradoxe d’Allais ou maxime de Lacan, nulle provocation ne va sans arbitraire, et c’est cet arbitraire qui nous interpelle, que nous voulons réduire. Dans ce but, la première idée qui se présente aujourd’hui naturellement à l’esprit du lecteur, c’est que ce propos constitue une réponse à un problème d’un certain degré, mettons n, comportant à ce titre un groupe de n solutions distinctes ou confondues. La variation consiste alors à produire, à partir de la maxime donnée, un ensemble d’au plus n – 1 variantes, permettant de remonter à la forme de la question implicitement résolue par l’arbitraire propos du provocateur maximogène. Ducasse – qui apparaît ici comme l’Évariste *Galois de la littérature – a le premier mis en pratique cette idée du « *groupe des réponses » à une question donnée. Commençant, normalement, par des questions du second degré, il exhibe ainsi la réponse « négative » ou « imaginaire » à des questions dont Pascal ou Vauvenargues avaient donné une première réponse, plus naturelle, plus liée au sol des idées reçues. Opérant sur un fragment de la Tristesse d’Olympio, il montre par ailleurs que le composé des variantes d’une suite enchaînée de propositions peut présenter un caractère d’unicité (alors qu’on pouvait penser que la croissance de cette suite devait s’accompagner d’une prolifération des variations). S’agissant d’une question originale, l’effet ordinaire de l’énoncé d’une première réponse est un effet de surprise connu sous le nom d’effet de vérité. Corrélativement, l’énoncé des autres réponses a une allure de parodie qui participe du comique : on sait que Ducasse a pu longtemps passer pour un mystificateur ; il s’est même trouvé un psychiatre pour avancer (à pas non feutrés) le mot de folie et je ne sais plus quel Jean-Luc Neveu pour prononcer celui de tante. Ni Neveu, ni Faurisson, ni Soulier ne sont pour autant devenus d’incontournables références de la critique ducassienne. À l’apparition de composés d’une espèce inconnue, exigeant une réforme de la structure d’interprétation même, il n’est que normal que les représentants du sens commun rétorquent par quelque fin de non recevoir usuelle («farceur», «malade mental», «pédéraste», etc.). – Quel intérêt à situer ainsi une proposition parmi ses «jumelles» (vraies ou fausses, ce n’est pas la question) ? C’est d’abord de relativiser une vérité dont l’effet, avec celui d’autorité qui en résulte, est si constant à se reproduire qu’on n’a jamais fini d’en traquer les occurrences ; puis, surtout (mais cette conquête est plus ardue encore, si possible), de frayer les chemins de l’émancipation du discours qui, « décollant » de N2 (*niveau bien couru comme N1), doit permettre de transiter vers N3 où s’articulent des algèbres discursives, structures générales d’où tout ce qui se trafique sur N1 et N0 revêt des allures de petit commerce et de boutique pas très propre. Je note en effet que la marchandisation des effets de discours est, tout comme l’effet d’autorité, mais sur un autre plan, un composant principal du barrage («obstacle épistémologique» s’il en est!) qui nous empêche de prendre solidement pied sur N2, a fortiori sur N3 ou sur N4. N’attribuons pas, j’y consens, à la science entreprise par Isidore Ducasse toute l’extension que nous lui découvrons : avouons seulement que celle-ci s’inscrit normalement dans la lignée ouverte par celle-là. Mon argument central est que le point de vue que j’affirme, et lui seul, intègre tous les éléments proprement ducassiens : attitude manipulatrice et combinatoire envers les textes (conduisant à une théorie du plagiat), absence d’idéologie préconçue, etc.

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