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Lessines 1934.

Ex-professeur de lettres, un des principaux membres de l’Internationale situationniste, son article de 1958 Isidore Ducasse et le comte de Lautréamont dans les Poésies est parmi les premiers à marquer la continuité des Chants et des Poésies. Cette intuition juste ne l’empêche pas de procéder, suivant l’usage des *professeurs, à des approximations douteuses. Ainsi au début du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, il écrit :

« Depuis le temps qu’il y a des hommes, et qui lisent Lautréamont, tout est dit et peu sont venus pour en tirer profit. Parce que nos connaissances sont en soi banales, elles ne peuvent profiter qu’aux esprits qui ne le sont pas. »

Si cette *maxime était un corrigé délibéré d’une phrase de Ducasse ou d’un autre, passe. L’arnaque – proprement professorale, et donc pointable à ce titre – consiste à suggérer que la phrase qu’on écrit est une simple *paraphrase d’un énoncé ducassien préexistant, le sens étant conservé : or, rien n’est plus opposé à la pratique comme à l’idée de Ducasse. Commençons par relire Ducasse :

Rien n’est dit. L’on vient trop tôt depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes. Sur ce qui concerne les mœurs, comme sur le reste, le moins bon est enlevé. Nous avons l’avantage de travailler après les anciens, les habiles d’entre les modernes.

et la phrase de La Bruyère qu’il corrige :

Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes, et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau et le meilleur est enlevé ; l’on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d’entre les modernes.

Ce corrigé est des plus simples : le sens s’y accordant à la pratique, le résultat est une assertion qui peut être lue à la lettre. Étant donné l’ouverture de la *bibliothèque au monde de *corrections dont une large proportion de ses phrases sont susceptibles (l’erreur, l’à-peu-près y pullulent), il y a lieu, proportionnellement, d’écrire que rien n’est dit (puisque le travail de *correction ne fait que commencer). Le fait de lire ces phrases, une à une, non comme *vérités admissibles, mais comme phrases à corriger, les soustrait à la banalité, nous en fait retrouver la pointe (la malice humaine a toujours plaisir à trouver un nom d’auteur célèbre au-dessous d’une bourde ou d’une vérité faible). Ce travail, si vaste qu’on n’en viendrait jamais à bout s’il y fallait du génie, peut heureusement être exécuté par des pions – voire (dirons-nous aujourd’hui) par des logiciels. La *littérature peut être faite *par tous : c’est ce qui permet d’écrire qu’elle le doit. C’est donc sur toute la ligne que Vaneigem méconnaît ici Ducasse : bien qu’Isidore Ducasse ait formulé des phrases essentielles, loin d’inviter à les tenir pour suffisantes, ou même définitives, il n’a tendu qu’à ouvrir le discours à la multitude des développements futurs ; ce n’est pas un *Rimbaud qui ferme la porte de la littérature pour aller commercer au Harrar ; son entreprise n’est autre que la poésie. Sachant Ducasse un des *anges tutélaires des situs, on peut douter si ce travestissement est volontaire (au paragraphe précédent Vaneigem écrivait : « Une infime correction de l’essentiel importe plus que cent innovations accessoires. Seul est nouveau le sens du courant qui charrie les banalités » – ce qu’on peut tenir pour ducassely correct). La pointe du malentendu tient au fait que Vaneigem se situe dans une optique sociale – « révolutionnaire » – alors que tout dans les Poésies, et d’abord leur titre, marque la volonté de s’en tenir à une optique littéraire. Tandis que Vaneigem raisonne dans un cadre borné par des faits bien définis – ceux de la réalité du jour, sur laquelle il ambitionne une action – Ducasse raisonne dans le cadre, majoritairement virtuel, d’un ensemble de combinaisons où il vise à déterminer des sélections. Est-ce à dire que Ducasse soit sans visée morale ? – Non. Mais sa méthode de composition n’est pas asservie à cette visée. Son assurance est méthodique, non éthique : c’est d’un travail littéraire qu’il attend la certitude morale ; au lieu qu’inversement Vaneigem, comme tout «  écriveur « , part de la certitude anticipée de sa notion du bien (à l’heure où il écrit : la révolution) pour lui conformer sa méthode d’écriture.

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