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Figure de référence obligée de Maldoror, le vampire est nommé trois fois dans les Chants :

Il y en a qui prétendent qu’on l’a flétri d’un surnom dans sa jeunesse ; qu’il en est resté inconsolable le reste de son existence, parce que sa dignité blessée voyait là une preuve flagrante de la méchanceté des hommes, qui se montre aux premières années, pour augmenter ensuite. Ce surnom était le vampire.

 (I, 11)

Toi, jeune homme, ne te désespère point ; car, tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion contraire.

 (I, 14)

(C’est à tort que l’on me suppose vampire, puisqu’on appelle ainsi des morts qui sortent de leur tombeau ; or, moi, je suis un vivant)

(V, 5)

La figure du vampire est complémentaire de celle du monstre artificié. Elle en est même jumelle, si l’on compte que sa rénovation littéraire moderne (The Vampyre; Polidori, 1819) date du même défi lancé par Byron le soir du 16 juin 1816 que le Frankenstein de Mary Shelley. Polidori, jeune médecin de Byron qui accompagnait celui-ci dans un voyage en Suisse, va jusqu’à « vampiriser » littérairement son patient puisque c’est du nom même de Byron qu’il signe la première édition de sa nouvelle – dont seule l’idée revenait à l’auteur de Manfred. Charles Nodier ne tarde pas à donner de ce récit (où le couple Lord Ruthwen-Aubrey annonce le couple Maldoror-Mervyn) une adaptation théâtrale (1820); Dumas attendra 1851 pour donner la sienne à l’Ambigu. Il y aura d’autres vampires chez Hoffmann, chez Gautier (La Morte amoureuse), chez Le Fanu (Carmilla), encore chez Dumas (Les mille et un fantômes), mais le vampire ne recevra sa figure mythique qu’à la fin du siècle avec le Dracula de Bram Stoker (1847-1912) publié en mars 1897 sous la couverture jaune signalétique des récits sentimentaux. Comme le roman de Mary Shelley, Dracula opère, via Polidori, une réfection d’un mythe ancien. Cela permet de poser que, chacune à sa manière, ces deux figures offrent une solution imaginaire à un même problème métaphysique. En sortant du continent littéraire pour suivre avec *Poe leur réévaluation mathématique, on verra que, débarrassés des traits qui fascinent les amateurs de romans, le monstre frankensteinien et le vampire byronien sont les corrélats surnourris des deux solutions, symétriques, d’un problème du deuxième degré. Pour préparer ce passage à l’abstrait, je propose de formaliser l’opposition M/V du monstre au vampire d’un écart de signe opposé (par manque ou par excès) à l’image de soi. Le monstre est un concept fait chair, un avatar technologique. Son rapport à autrui s’en trouve taré d’une sorte de défaut dimensionnel : il lui manque quelque chose pour faire volume dans la relation humaine. Qu’à son heure cet être plat soit (ou se fasse) livre, c’est dans sa loi. Le volume résultant, obtenu par accumulation de feuillets paginés, demeure un être par défaut. À l’opposé, le vampire procède d’un trop-de-sens ; il figure le reliquat rebelle à la décomposition, comparable au reste arithmétique de cette division inexacte : la mort d’un être. La théorie serait la suivante : pour qu’un corps se défasse, se dénoue entièrement, il faut que l’être ne se soit, à aucun moment, identifié à un projet surhumain. La présomption du vampire a consisté à usurper une prérogative divine. Ce type de crime – cette faute par excès – rappelle le péché de Faust. Mais Faust signe un pacte, cas tout différent : on est là dans l’hypothèse financière d’un emprunt donnant lieu à une dette qu’il faudra rembourser. Plus orgueilleux que Faust, le vampire de demain s’arroge la divinité. Cette amplification rare est aux antipodes du péché vulgaire, qui participe bien plutôt d’un « oubli » de notre capacité, c’est-à-dire en fait d’une sous-estimation radicale de celle-ci. D’où la rareté relative des vampires. Le fou d’orgueil est rare par rapport à celui dont le tort est de se mépriser lui-même, d’être prêt à obéir au premier signal des autorités. Les seconds sont les instruments prédisposés des premiers. À la question épineuse « Peut-on couper du bois le dimanche ? », un théologien allemand du XVIe siècle avait répondu : « Oui, à condition que ce soit sur ordre ; dans ce cas, tout le péché retombe sur le maître » ; on sait l’application sévère que firent de cette prescription les nazis disciplinés. Il a fallu la publicité de cet épisode historique pour que la théologie consente à se poser, par l’organe de ses meilleurs dissidents, une question plus vaste : « Quand désobéir ? » Tous les papons de la chrétienté en papotent encore. – Un exemple de présomption vampirique est de prétendre composer une forme d’être. Compositeur de cet acabit, Victor Frankenstein aurait dû (dans cette logique superstitieuse) présenter à sa mort un problème de décomposition en facteurs premiers impliquant un passage par l’état vampirique, propre à lui valoir le double intérêt simultané des arithméticiens et des vampirologues. – Ainsi bloqué dans cet interland où l’on n’est plus un homme, où l’on n’a plus de semblables, le vampire n’est pourtant pas délivré du plus impérieux besoin des vivants : manger. Un trait de génie a été de poser que le vampire n’a pas d’image en miroir. Disons plus intelligiblement que sa dimension latérale est zéro. En revanche, sa dimension transversale (manducatoire), est, je viens de le rappeler, positive. Quand Lautréamont mentionne qu’on a appellé Maldoror le vampire, c’est certes sans se référer à aucune théorie de la revenance : mais au fait, en soi fort innocent – quoique un peu gênant pour ses jeunes amis forcés de serrer leur porte à clé quand qu’ils dorment – que Maldoror aime sucer le sang des adolescents (l’assonance est de lui). Jean-Michel Olivier a parlé à propos de Lautréamont d’un texte vampirique ; si l’on veut : mais ce suçage sensé et sans cédille, ce suage en suaire est mutuel, il ne va pas sans le consentement du lecteur, hypnotisé (crétinisé) ou au contraire pris par la main, traité en frère. Ce qu’il faut ajouter aussitôt, c’est qu’en lui livrant – clés en mains – une somme d’effets de sens dont la synthèse donne l’exemple d’un artefact en parfait état de marche, Isidore Ducasse, pharmacologue distingué, lui livre à la fois le poison et le remède. Et certes, on doit accorder aux amateurs de sens frais qu’il doit bien y avoir eu là quelque part vécue. Vampire, Maldoror, ce héros qui se veut si purement actif, est lui-même vampirisé par le remords, qu’incarne, à la fin du Chant IV l’image de Falmer, à la fin du Chant V l’araignée de la grande espèce à parties jumelles, l’une loquace, l’autre taiseuse. L’auteur lui-même évoque, avec un peu de lassitude, « le héros imaginaire qui, depuis un long temps, brise par la pression de son individualité [sa] malheureuse intelligence ». Nous sentons bien que, sans cette pression, sans cette hantise passionnelle, la puissance de l’écriture P, produit de cette pression U par le débit instantané I de celui qui parle, serait déclinante : c’est pour opposer à ce négatif de nature énergétique un pouvoir formel de nature intellectuelle que Maldoror vampirisé crée ce monstre centonique en qui je signale l’homologue textuel du monstre de Frankenstein. En ce sens – et d’abord en ce sens primitif, matériel, oui, le plagiat est nécessaire. Si nous entreprenons, avec les armes du logicien, la critique active, réformatrice et intégratrice des éléments textuels que d’autres, plus paresseusement, se contentent de parcourir du bout des yeux ou de commenter du bout des lèvres, c’est qu’il nous déplaît souverainement d’obéir à une objurgation qui nous courbe vers les lectures imposées. Lire ne nous suffit pas, car nous pouvons quelque chose de mieux. Parce que nous éprouvons, plus vivement que les rêveurs ordinaires, combien nous NIENT (font comme si nous n’y étions pas) tant de textes figés dans leur typographie ; parce que nous nous sentons en puissance d’y annexer autant de répliques qu’il nous chante, nous donnons, avec une force qui doit faire loi, carrière à la vive passion de nous les approprier. – Tel est le principe actif du *vol de la lettre. – Pour saisir la connexion de l’opposition V/M avec la morale, il faut remarquer (je ne sais plus à qui revient cette remarque) qu’au plan de l’histoire le monstre M est homogène au socialisme, dont il parodie, en la menant au bout, la volonté constructive – tandis que le vampire, avec ses ailes de chauve-souris et sa gueule dentée, donne, naturellement, à la vieille goule des éliminations grandioses un regain d’actualité où, bientôt, grandira Hitler : ce vampire n’y voit que du feu car dans son miroir ne bouge qu’une ombre floue (aveuglé par les gaz en 1917 il ne récupérera jamais qu’un pourcentage faiblard de la vision). La vamp eut sous son empire la même vogue au cinéma que chez les soviétiques ces robots à la Stakhanov qui, peints par le réalisme socialiste, incarnent la réussite du Frankenstein local. Les deux, nazis et communistes, ont rêvé une morale nouvelle : mais la doctrine de la secte nazie était à la fois franche et secrète (Discours secrets de Himmler) quand celle des communistes était à la fois hypocrite et publique (Discours de Trotsky). Les premiers adhéraient à la morale commune pour la mieux trahir, les seconds l’attaquaient pour la bien pervertir. Dans les deux cas, la généralité du concept d’humanité ne se retrouve pas : Khrouthchev déplore les victimes de Staline non pas comme humains mais comme communistes, tandis Hitler anéantit Juifs, Tsiganes, vagabonds et fous non pas comme humains mais comme sous-humains. Guidée par la fille du monstre ou par le frère du vampire, la volonté d’originalité en morale conduit ainsi, par des chemins disjoints, au même mépris de la personne nommée : quand l’intégration ne peut se faire à la base, l’élimination se décrète au sommet. Ici prend valeur le retour à la morale commune modestement mais fermement scellé par les Poésies. Celui qui ne discute pas les premier principes s’épargne une grande perte de temps et de sang. Si Camus, cible facile, est à la mite railleuse ce que Faurisson est au gaz zyclon-B, Isidore Ducasse s’expose, ici ou là, au diagnostic de banalité laborieuse ou prud’hommesque. L’originalité paresseuse ou indécente que je suis prêt à consentir, en compensation, s’il la réclame, à tel de ces deux individus plombés au col est une pathologie littéraire que je ne préfère pas aux formes les plus banales de la santé pétante.

Reste à se demander « pourquoi », à partir de 1820, la figure du vampire connaît dans la mythologie moderne un tel regain. Dracula reste peut-être la silhouette myhique la plus familière du cinématographe. La coïncidence de dates avec la mort, en 1821, de l’Ogre de Corse, le plus fameux buveur de sang du siècle, saute aux yeux. Le fantôme de Napoléon ne va pas cesser de hanter les imaginations : c’est le type même du mort qu’on n’arrive pas à tuer, et qui continue de pomper, avec son prestige posthume, une part enviable des énergies errantes. Plus profondément, le vampire répercute, en termes de déception perplexe, mais fascinée, la longue attente qui s’enroule, comme une guirlande de fleurs séchées, autour de la croix des vrais croyants. Le premier qui proposa qu’on bût son sang, et qu’on dit qu’un épieu perça quand il fut mort, est aussi réputé avoir quitté en douce, certaine aurore d’avril 30, l’intérieur de son caveau. Sa religion se répandit alors sur les siècles, comme un vaste manteau de sang tiré des infidèles, des hérésiarques, des sceptiques, des exotiques, des indifférents, des ironiques, des sauvages, des ploucs, des sorcières, de tous ceux que la croix ne persuadait pas et qu’il fallut convaincre autrement qu’un Sauveur aimable liquiderait, pourvu qu’ils soussignent, leur négatif. Ombre si lourde sur la conscience approximative de l’Occident lugubre, qu’aujourd’hui même, c’est avec peine qu’il s’efforce de retirer, l’un après l’autre, ses membres de la couche millénaire, poisseuse d’une sueur de sang. Au fond l’Histoire n’aura été, du point de vue de l’humoriste, que le culte du Vampire, dont les incarnations variées, décrites et relatées avec un luxe de détails, propulsent régulièrement leurs biographes énamourés à la pointe du graphe des ventes.

Au sens propre, il reste vrai que le sang se contamine, et qu’une petite morsure au cou peut, dans certains cas, faire des dégâts. Mais, ce n’est là qu’un exemple entre cent mille du danger des mélanges, plus exactement de cette erreur qui consiste, inceste étroit, à embrasser de trop près une image de soi : comme si l’homme, dans sa forme vagabonde, était si bel et si bon qu’il pût gagner à barboter de concert dans la mare des similaires. Qu’on reste chez soi, si l’on ne sait se tenir.

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